Vous êtes juge, jugez donc !

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Source: lexpress.fr

Monsieur le Juge, je n’ai pas besoin d’avocat. Vous avez déjà prévu de me manger tout cru, de toute façon. Si je dois aller croupir en taule quelques semaines autant épargner à mes finances, si tant est que posséder quelques pièces en poche puisse s’appeler ainsi, la douleur de payer un quelconque filou pour qu’il vous dise ce que vous ne voulez pas entendre et me dise à moi, dans un langage que je ne comprends pas, que la société pense que je suis une vermine sur laquelle, elle a tôt fait de marcher sans se retourner.

Votre honneur, j’étais là. Oui j’avais un pavé à la main quand ils m’ont arrêté. Je ne veux pas manquer de respect à ce tribunal, je dis donc qu’ils m’ont arrêté. La vérité c’est que j’ai été coursé comme un lapin, molesté comme un esclave, tabassé comme un voleur. Mais comme ces Messieurs sont en uniforme bleu, cette conduite est socialement acceptable. J’aurais fait la même chose torse et pieds nus, le qualificatif de sauvage, de brigand m’aurait été accolé sans que cela n’émeuve personne dans cet auditoire. L’habit fait-il alors le moine ? Puisque vous êtes ici pour cela, jugez donc !

Même si je passe sous silence nombre de coups et de tortures qui m’ont été infligés durant ces quelques jours qui séparent mon arrestation et de ce jour où vous allez décider de mon sort, je le dois à mes parents ici présents d’affirmer devant tous que je ne suis ni un « batard » ni un « mal élevé ». Comme la majorité des enfants de cette nation j’ai été élevé par des parents qui avaient à cœur de me transmettre les valeurs de respect et de bonne moralité. Mais quand après le bac, tu te retrouves à faire le zémidjan pour t’en sortir alors que les camarades moins doués multiplient les stages dans les grandes entreprises de Lomé, les bons principes, ça te sort pas le nez. Vous ne mesurez sans doute pas la violence que constitue cet ascenseur social bloqué pour nous autres alors qu’il fonctionne à plein régime pour ceux dont les parents ont les bons contacts.

Certes, cela ne justifie pas tout ce qui s’est passé à Awatamé le mois passé. Qui pourrait rester impassible face à un tel déferlement de violence ? Ne vous y trompez pas, Monsieur le juge, je ne suis pas ici pour faire amende honorable. J’attends votre condamnation avec sérénité même. Je suis ici pour avoir des réponses puisque personne ne veut jamais répondre aux citoyens de ce pays. Où était la justice lorsque la petite Virginie a été fauchée par le fils passablement éméché d’un des cadres du parti au pouvoir et qu’on l’a retrouvé en ville à faire la java la semaine qui a suivi ? Pourquoi le directeur exécutif d’une des grandes banques de la place continue à dormir sur ses deux oreilles alors que les témoignages au sujet des attouchements auxquels il s’est livrés sur des mineurs continuent à s’accumuler comme les ordures au bord de la lagune de Nyékonakpoè ? Quel juge a enquêté sur la fortune du Ministre Tout Puissant qui possède une villa de luxe dans chaque quartier de la capitale ? La justice n’est donc pas pour tous, uniquement contre certains ?

Voyez-vous votre Honneur, c’est la violence qui engendre la violence. Mes camarades et moi n’avons pas mauvais fond. Le petit Ousmane qui a été tabassé à mort par les forces de l’ordre parce qu’il vendait de l’essence frelatée, nous le connaissions tous. Il rendait service à tout le monde au quartier. Quand nous devions affronter les équipes des autres quartiers, nous étions rassurés de l’avoir dans nos rangs parce qu’Ousmane était le meilleur d’entre nous. Dans d’autres circonstances, sous d’autres cieux, il ne lui serait jamais venu à l’esprit de vendre cette essence qui ronge les doigts pour subvenir aux besoins de sa mère aveugle et de ses deux sœurs cadettes. Ailleurs, Ousmane aurait vécu de son talent. Voir le corps inerte de ce jeune homme abandonné à même la chaussée et la brigade de police s’en éloigner, se ménageant un passage vers le fourgon à coup de gaz lacrymogène, nous a retourné les tripes, et le cerveau avec. Nous étions fous de rage du fait que ce pays qui mange ses propres enfants sans jamais les avoir porté sur ses épaules vienne demander à Ousmane d’arrêter de faire ce qui lui permettait de survivre. Alors Djibril a pris un bâton, Têvi a pris un pavé, je lui ai emboîté le pas, des dizaines d’autres aussi. Et nous avons caillassé le fourgon de police. Nous avons cassé les feux rouges flambants neufs, nous avons tiré quelques vieux pneus sur la route et y avons mis le feu. C’était si peu de choses à côté de la désespérance qui nous animait…

Que cela soit qualifié d’actes inciviques, soit ! Qu’il me soit permis cependant de demander : est-ce plus incivique que de détourner les deniers publics pour son compte personnel, ne jamais rendre de compte pour sa gestion de la nation, s’éterniser au pouvoir par diverses gesticulations électorales ? Celui qui laisse ses concitoyens se soigner dans des hôpitaux où les chirurgiens se lavent les mains avec de l’eau en sachet, celui qui laisse les professeurs enseigner pendant des mois sans solde, la même personne qui sait pourtant trouver 20 milliards de nos francs pour organiser un sommet aussi inutile que farfelu, celle-là même qui a juré de protéger la constitution et qui la viole à la nuit tombée, cette personne-là a-t-elle plus de civisme que nous autres qui avons jeté des pavés ? Vous êtes juge, jugez donc!

Votre honneur, l’incivisme c’est ce qui reste à nous autres, petites gens lorsque la coupe de notre colère et de la frustration déborde. C’est notre réponse à la violence de l’appareil d’Etat dont nous sommes les perpétuelles victimes. On ne peut pas, il est vrai, justifier tout et n’importe quoi mais il faut avouer que dans un pays comme le nôtre où certains ont le sentiment d’être au-dessus de la loi et ce en toute impunité, qui peut empêcher le chauffeur qui se croit au-dessus de la loi dans son taxi de brûler un feu rouge ?  Qui va empêcher la dame de jeter ses ordures au milieu de la rue alors que les impôts qu’elle paye ne permettent pas de mettre en place une collecte efficace des déchets ménagers ? Qui va dire à ce jeune qui tourne mal qu’entrer chez les gens par effraction c’est mal alors que les militaires défoncent les portails des gens et entrent dans les maisons par la force quand il y a des troubles en ville ?

Messieurs, dames vous le voyez bien, il y a d’autant plus d’actes inciviques que les gens se sentent bafoués dans leur dignité, s’estiment peu écoutés, jugent les réponses violentes des autorités totalement inadaptées. Il y a dans l’incivisme ce mal qu’on se fait au final à soi, comme autant de scarifications pour extérioriser la violence qui boue dans les veines.

Le jour où nos dirigeants prendront la résolution de faire respecter les mêmes lois pour tous les justiciables, quand les populations se sentiront pleinement intégrées dans leur citoyenneté, lorsqu’on adressera en guise de réponse à des actes déviants beaucoup plus de pédagogie et moins de répression ultra-violente, nous pourrons nourrir l’espoir d’une société apaisée, soudée autour de valeurs portées pour tous et chacun. En attendant que ce jour tant souhaité arrive, vous allez me condamner sans aucun doute. Ainsi sont les choses dans notre ripoux-blique. Qu’il me soit permis cependant permis de poser une dernière question: qui rendra enfin justice à Ousmane ?

Vous êtes juge, jugez !

Et toi cher (chère) lecteur (lectrice) comment trancherais-tu, après une telle plaidoirie ?

 

Ce texte fictif a été écrit dans le cadre #TBCS4E4 dont le thème est : L’incivisme chez l’adulte, un exemple pour la nouvelle génération. Toute ressemblance avec des faits ou personnages existants ou ayant existé est purement fortuite. Quoique…

Lisez ici, sur le même thème la contribution de :

Arsène

Christian

Elie

Leyo

Obone

 

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Vous êtes juge, jugez donc !

Le tobassi ou pourquoi je ne mange pas de poisson. #TBCS4E1

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Source: http://www.gea.com

Je voulais redonner du tonus à mon blog, je voulais de la motivation, je me suis donc inscrit au #TBC (The Blog Contest) il y a quelques semaines. Le défi consistant à écrire un article sur la base d’un thème proposé par les internautes du forum. Eh bien, pour le premier thème nous voilà  servis! Il s’agit du « tobassi »

Avez-vous déjà essayé de vous saisir d’une savonnette les doigts trempés à l’excès ?

C’est cet exercice hasardeux qui pousse les principales indexées à recourir à la pratique appelée « tobassi ». Évoquer les indexées n’est pas manquer de doigté, amis lecteurs tant la pratique est largement liée à la gente féminine sous nos cieux ensoleillés d’Afrique. Si tout comme moi vous n’êtes pas camerounais, alors le terme chantant de « tobassi » ne vous évoquera sûrement rien. La colonisation et la mainmise dont le #TBC est l’objet de la part de nos collègues blogueurs camerounais sera le sujet d’un prochain billet si Dieu me prête vie. Ekie !

Phénomène sociologique que les mauvaises langues disent répandu en Afrique subsaharienne, le  « tobassi » est une pratique d’envoûtement opérée par une femme (la plupart du temps) sur son compagnon, ou le prince charmant ciblé ayant pour but de soumettre ce dernier à son bon vouloir, le rendre docile, l’ »attacher » sentimentalement au propre comme au figuré. Ah je vois que le terme commence à vous parler. Quelqu’un va mourir moins bête ce soir… Amen !

 

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Connu sous divers vocables tous aussi poétiques les uns que les autres à travers l’Afrique, le phénomène est désigné au Bénin et au Togo par le terme de « Gbotemi », littéralement « écoute pour moi » dans le sens de « écoute ma voix, fais ce que je veux ». Non, je ne me balade pas avec un dico fon – français sur moi en permanence, merci. Un petit résumé de certains noms utilisés ici :

Ne croyant personnellement en ce genre de pratiques, j’ai dû me documenter un peu en parcourant le net afin de rédiger ce billet. La pêche a été plutôt bonne. Vous comprendrez dans la suite pourquoi je m’exprime en termes halieutiques. Au Cameroun d’où le terme vient et où il signifie « assieds-toi là », une des techniques les plus répandues consisterait à farcir la tête d’un poisson particulier appelé le kanga reconnu charnu, goûtu avec une préparation à base d’herbes dont je me réserve de diffuser les détails. Au risque de me répéter, oui c’est déjà le cas, je sais, je ne crois pas à ces choses mais je ne manquerai jamais de respect aux anciens. Qui est fou ? I mean, farcir la tête d’un poisson, quelle belle allégorie du bourrage de crâne ! J’ai eu aussi vent de techniques impliquant des lavages intimes, ou des poils pubiens ou de lion (les deux pouvant être la même chose), pour la confection de la farce.  « Allons seulement »… A peine la couleuvre pardon, la tête avalée que le pauvre gus se retrouve ferré comme… un poisson. Vous êtes étonnés par le sens de la répartie des génies de la forêt camerounaise, moi plus maintenant…

Une étude pratiquée par mes soins auprès d’un large échantillon de trois personnes on a les moyens qu’on peut m’a permis de dégager quelques raisons qui peuvent pousser une femme à recourir à de tels stratagèmes. La première, la plus évidente, celle qui va m’allier le soutien de toute la gente féminine et me jeter en pâture comme une tête de poisson à mes congénères bipèdes à trois pattes allez-y comprendre quelque chose c’est que de notoriété publique et depuis la nuit des temps « l’homme n’est pas fidèle ». Can I get a « Amen », my soul sisters ?

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En même temps, vu que mon échantillon était composé exclusivement de femmes, une telle réponse vous étonne ? Du fait donc l’infidélité des hommes d’après mon échantillon, certaines femmes ont recours à cette camisole de force mystique pour les garder à la maison. C’est radical mais paraît-il, ça marche! Enfin, un certain temps avant que le pauvre bonhomme ne se mette à ramper pathétiquement aux pieds de sa « vénérée maîtresse » (sa femme quoi, enfin vous m’avez compris).

Dans la même veine, et dans une ambiance concurrentielle accrue entre coépouses dans un foyer polygamique, le « tobassi » assure à la grande prêtresse, pas maîtresse, le statut tant convoité de favorite du monsieur qui a eu le malheur non seulement de laisser traîner ses yeux au deyor mais d’oser ramener des colitières celles qui partagent le lit, quoi à sa première épouse au sein du foyer. En général quand le gbass marche, toutes les autres ne voient plus le monsieur le soir, du coup elles retournent chacune chez son marabout pour procéder à un envoûtement qui pour être efficace doit surpasser, supplanter celui de la favorite. On se retrouve donc avec le pauvre mari multi-tobassié, le visage hématié, le corps anémié à force de satisfaire les désideratas nocturnes des unes et des autres. « Vous n’avez pas dit vous peut ? Voilà ça maintenant ! » criera-t-on dans les rues d’Abidjan.

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Source: http://www.euronews.com

La plus injuste des raisons, quoiqu’il n’y ait pas de justice en ce bas-monde,  me semble être la troisième. Tu plais à la « nga », elle aussi te plaît, vous commencez un bout de chemin ensemble, tu te dis comme dans la chanson de Josey que tu vas « étudier son comportement » un certain temps. Mais la sournoise a déjà son plan ! Étudiée sous toutes les coutures, multi-« blessée de guerre » comme on dit chez moi, elle n’a plus le temps de ton amusement! Pour te mettre définitivement le grappin dessus, elle va recourir au « tobassi ». Un petit repas concocté par ses soins, la mixture savamment distillée dedans et te voilà la bague au doigt, diplômé devant Dieu et devant les hommes. A qui la faute ? La pression sociale exercée sur les femmes à propos du mariage dans nos contrées? Les précédents examinateurs qui ont rejeté son dossier ? Ou toi qui l’étudie depuis plusieurs années sans te décider ?

Il y a derrière ce recours ultime au « tobassi » une foultitude de raisons aussi bien sentimentales que financières. Ne nous mentons pas, ce n’est pas un pauvre employé comme moi qu’on va cibler ! Plus le gus est « valable » plus la « nga » va dépenser chez le marabout pour l’attacher.

Dans mes lectures, ce seront sans doute les conséquences tragi-comiques qui me seront restées. J’ai le souvenir notamment de ce cas extrême où cette femme est devenue veuve deux ans après avoir recouru à cet artifice mystique sur son mari qui a eu pour effet secondaire de le rendre addict au sexe, décédé de fatigue physique, le bougre! Ou encore de ce mari déshumanisé qui suivait sa femme partout en répétant sans cesse « Oui, Madame ». A n’en pas douter, la pratique n’est pas sans conséquence sur le corps et le mental de ces messieurs.

Une chose me paraît cependant amusante dans tout ceci, c’est que les adeptes partent avec le postulat soit qu’elles aiment l’homme en question et ne souhaitent pas le partager, ou qu’elles sont prêtes à lier leur destin indéfiniment au sien. J’ai entendu parler de photos clouées sur des arbres dans la forêt équatoriale ou de cadenas jetés dans les flots. Que se passe-t-il le jour où elles tombent éperdument amoureuses d’un autre homme et que voulant convoler avec le cher et tendre, le compagnon marabouté, artificiellement attaché à la dame refuse de la laisser partir ? Dans l’impossibilité de retrouver l’arbre en question ou de récupérer le cadenas englouti par les eaux afin de libérer le pauvre diable, laisseront-elles passer la chance de leur vie ou prendront-elles l’option de la polyandrie ?  A new drama is coming…

 

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Pour finir ce billet et rétablir un peu l’équilibre, je me dois de dire qu’il existe notamment au Sénégal une pratique similaire au « tobassi » employée cette fois-ci par les hommes et qui consiste à endormir leurs épouses à coup de talismans renouvelables ou de fétiches portatifs, soit par jalousie, soit pour qu’elle ne fasse pas de scandale lorsqu’il prendra une nouvelle coépouse. Voilà, mesdames vous pouvez souffler, je vous avais dit que je ne manquerais pas de doigté.

Le tableau a l’air bien sombre, et pourtant tous les couples unis qui s’aiment en Afrique ne sont pas forcément liés par des forces occultes. L’amour est accessible, encore faut-il que les partenaires aient suffisamment confiance en eux-mêmes et aient le réflexe de recourir à la communication plutôt qu’aux officines des marabouts pour régler leurs problèmes.

Parlant de problèmes, je connais un bon moyen d’éviter le « tobassi », faites comme moi mangez de la viande. Le poisson, ça craint !

 

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Vous pouvez retrouver les billets de mes collègues ci-dessous :

Arsène

Obone

Christian

Leyo

Elie 

Le tobassi ou pourquoi je ne mange pas de poisson. #TBCS4E1

A tous les jardiniers qui s’ignorent

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Source: hdwallpapers.move.pk

Un jour, il t’arrivera de vouloir accomplir quelque chose de plus grand que ce que tu as fait de ta vie jusque-là, quelque chose de plus grand que toi-même. Ce jour-là, tu mettras un plant en terre.

Jardiner est une activité reposante, délassante mais tu dois savoir que tous les planteurs n’ont pas la main verte. Tu apprendras que pour faire une belle plante, il faut du soleil, de la pluie, mais de l’ombre, de l’amour et de la patience aussi. Lorsque tu sors sous le ciel radieux, prends garde aux oiseaux, de peur qu’ils ne mangent le semis. De la même façon tu t’inquiéteras lorsque le bourgeon sortira de terre, et des saisons durant, ton sommeil sera troublé par moult dangers que tu auras aperçus dans les nuances de l’azur.

Jardinier, tu veilleras. Tu veilleras près de la terre nourricière, épiant tout mouvement dans l’obscure nuit, craignant les atermoiements des cieux. Tous les matins, tu guetteras les signes annonciateurs de l’éclosion. Mille fois, tu t’en retourneras sans réponse. Et puis ce matin-là vaudra toutes les attentes, toutes les sueurs froides, toutes les tempêtes sous ton chapeau de paille. Ce matin-là, dans toute sa noblesse, comme si tout lui était dû, le bourgeon apparaîtra. Minuscule et superbe, il appellera les regards, exigera l’admiration et narguera ton émerveillement. Tu auras beau arrosé la graine, nourrir le sol d’engrais, la poussée du bourgeon t’échappera, car depuis la nuit des temps, c’est un conseil secret qui n’appartient qu’à la graine et à sa terre. Elles feront tout, ne te laissant que le choix de t’inventer toi-même, t’engendrer parmi les amoureux des coteaux exposé au levant, t’appeler jardinier, si tu le veux, si tu le peux. Elles n’en n’ont cure.

Dès lors, tu arroseras de plus belle, parsèmeras de ton attention les recoins du jardin. Tu donneras beaucoup, recevras si peu. Et pourtant cela t’empliras d’une joie indicible. Tu admireras ta plante qui se dresse délicatement au-dessus du sol, tu t’émouvras de sa fragilité, et elle rira de ton émotion.

Plante qui pousse peut rapidement devenir herbe folle. Tu improviseras donc un tuteur pour l’élever haut dans le ciel. Avec les saisons, tu élagueras çà et là les branches difformes ou impropres. Tu éloigneras avec véhémence moucherons et pucerons. Puis tu arroseras, sans cesse, toujours, avec plus d’eau, plus longtemps. Et quand elle se fera indocile ta plante, inlassablement, tu retourneras les feuilles vers le soleil, qu’elles se gorgent de lumière et de ciel. Elle en viendra à jurer contre le soleil, et toi patiemment, tu garderas l’œil rivé à ton but.

Puis les printemps succédant aux automnes, les feuillages verts faisant suite aux feuillages de feu, ta plante étendra ses bras au-dessus du jardin. Elle te tutoiera du haut des cimes et tu regarderas avec fierté ses branches se lancer à l’assaut du firmament. Elle se sera profondément ancrée dans le sol, plongeant ses racines dans les abîmes pour se nourrir goulument de la générosité de la nature, elle aura découvert une quelconque nappe sous-terraine et n’attendra plus ton arrosage quotidien. Lorsque le soleil brilla fort, les dimanches tu goûteras ton pastis avec famille et amis, refaisant le monde encore et encore, assis à son ombre. Ta jolie plante sera devenue un arbre majestueux. Il portera du fruit, parce que c’est ce qu’attend tout jardinier de sa graine. Du fruit coloré et juteux. Ce jour-là tu seras fier car ton travail n’aura pas été vain.

Mais pour l’heure, tu es étendu, fumant une énième cigarette, ou consultant nonchalamment ton téléphone. Tu es si loin de t’imaginer que la plus grande aventure de toute ta vie vient de commencer : tu viens de faire l’amour, tu as planté ta graine. Un jardinier vient de naître.

  • J’ajoute à ce texte, la musique que j’ai écoutée en l’écrivant. Cette chanson me fait toujours penser à ma petite plante à moi, celle pour qui je me bats tous les jours, celle pour qui je forme une armée à moi seul. Mo, this text is for you.
A tous les jardiniers qui s’ignorent

#JeSuis2015

 

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(Source:www.golfmatchapp.com)

Alors qu’un crépuscule terne monte dans le ciel de 2015, je me retourne et vois le chemin parcouru.

Cette année, plus que les précédentes, tout le monde aura été quelque chose, un concept, une idée. Tout le monde aura porté une philosophie, en quête d’une identité. Qui a dit que notre civilisation s’était assise sur ses valeurs ? Relayés par les médias mainstream, portés à bout de bras par les réseaux sociaux, 2015 aura vu nos fils d’actualité noyés sous des slogans et revendications des plus pertinents au plus farfelus.Si le soleil des flux médiatiques a éclairé, parfois plus intensément que de raison, certains sujets, une foule d’autres sont restés invariablement dans l’ombre. Sujets peu vendeurs, pas assez glamour, jamais rentables, pas orientés géopolitiquement comme il faut, ils n’auront pas trouvé leur chemin jusqu’au cœur du grand public. Ou éphémères effets de mode, ils auront tôt fait de disparaître de notre mémoire collective, sélective. Je suis chacun de ces oubliés.

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Attends, tu as dit que tu étais qui déjà ?

Tel le bourdonnement de votre frigo, vous m’entendez mais vous ne m’écoutez pas. Bruit de fond rassurant du quotidien, on me traite rapidement et sans grand détail. Ça ne se fait pas de dégoûter le bon peuple pendant son dîner devant la grand messe du 20H. Je suis lui, mourant de faim dans un camp de réfugié. Je suis elle, violée alors qu’elle prenait la fuite face aux rebelles qui avançaient. Je suis le produit de ce commerce encore légal de vos armes de guerre, je suis le prix de votre sécurité et de votre confort. Je suis victime d’une guerre invisible, inaudible, indolore pour vous.

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(Source: http://www.lecongolais.cd)

C’est vite dit, cela sort comme une réflexion amusante. Et puis, on voit le sourire gêné des personnes autour. C’était censé être drôle… et puis plus personne n’a ri. Ce moment précis où la bêtise humaine dans toute sa splendeur se fait jour, quand les idées refoulées se fraient un chemin jusqu’à la bouche. On a peur, on ne connaît pas assez l’autre, ce qu’il défend, ses traditions. Un amalgame vient d’être formulé, un racisme ordinaire, banal s’est exprimé. « Quand y’en a un ça va, c’est quand ils sont nombreux qu’il y a un problème » disait l’autre. Je suis celui qui le reçoit en pleine face tel un crachat, je suis celle qui ne rentre pas dans vos canons de beauté, je suis cet enfant qui ne trouve pas de modèle dans une société qui veut en faire un citoyen de seconde zone, une beauté « exotique ». Je suis victime de ce racisme policé qui choisit ses mots, de cette xénophobie bleue marine qui oublie que le même sang rouge coule dans tous les veines.

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N’est-ce pas, ma Didine ? (Source: olivierganan.wordpress.com)

Cette fois-ci c’était la bonne. Nous nous sommes alignés au soleil, cherchant fiévreusement nos noms sur la liste. Nous avons assisté pleins d’espoir aux dépouillements et puis le train de la démocratie a annulé son arrêt à notre gare.

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La communauté internationale, Charlie de son Etat, a applaudi ceux qui ont marché à Paris et qui répriment dans le sang l’opposition chez eux. Je suis le peuple à qui on a promis l’autodétermination et à la tête duquel on maintient contre son gré des potentats, monarques républicains, héritiers du trône national. Je suis tous ces peuples à qui on fait croire la démocratie n’est pas utile pour tous. Je suis le bulletin de vote orphelin de sa vérité.

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(Source: http://www.renauddossavi.mondoblog.org)

Je suis le chiffre de la résignation. #BringBackOurGirls. 623 jours que les 219 jeunes filles de Chibok sont retenues prisonnières par Boko Haram. Je suis le voile dont leur tête est couverte et qui empêche les gendarmes du monde de se bouger pour les retrouver. Parce que 219 têtes voilées n’auront jamais dans notre monde autant de valeur que 219 têtes blondes, je suis le silence qui entoure la destinée de ces jeunes filles. Je suis chacun des cheveux noirs, crépus qui sont sur leur tête et dont leurs parents attendent le retour. Je suis leur désespoir et leur impatience de reprendre une vie normale.

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(Source: http://www.gallerianews.com)

Des mots griffonnés, une différence clamée, la persécution, la prison. Je suis la plume trempée dans la détermination, enfoncée dans cette liberté inébranlable, cette aspiration supérieure à la vérité. Je suis ce son de cloche qui retentit mal aux oreilles des puissants et qui trouble leur repos. Je suis le caillou dans la chaussure des corrompus, la mouche qui se pose sur le chardonnay de ceux qui vont contre la volonté du peuple. Je suis tous les blogueurs qui sont pourchassés, persécutés, emprisonnés pour avoir donné leur opinion. Je suis leur dos meurtri qui reçoit les coups de fouets et leurs côtes qui se brisent sous les coups de bottes. Je suis leurs écrits qui éclairent, leurs caricatures qui exaspèrent. Je suis la protection qu’ils n’ont pas, je suis leur volonté indéfectible de rendre témoignage.

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Si vous pensiez encore que bloguer était sans risque, voici le dos de Raif Badawi, blogueur saoudien condamné à 1000 coups de fouet. (Source: http://www.kabyle.com)

Mon énergie du désespoir se trouve dans les vagues qui dévorent les côtes. Ma colère est dans le typhon. Mon agacement gronde dans le mercure qui monte. Je suis votre planète qui a le vertige. Je suis la Terre, votre habitat commun que vous détruisez, les écosystèmes que vous fragilisez. Je suis cette planète qui a la fièvre et qu’aucun de vos traitements cosmétiques ne parvient à apaiser. Je suis votre logeuse qui risque de vous mettre dehors. Je suis votre mère qui se meurt pendant que vous hésitez encore à arrêter la surexploitation des ressources dont je vous ai fait gardiens.

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Vu comme ça, ça l’air tout de suite plus concret non, le réchauffement climatique ? (Source: Skyrock.com)

 

Nous, nous sommes comme Dieu : les gens savent que nous existons mais cela fait longtemps que plus personne ne nous a vues. Nous sommes les fondements de la société harmonieuse que vous voulez bâtir. Je suis chacune des valeurs humaines qui s’évanouissent dans l’inconscient collectif. Je suis le respect, la fraternité. Je suis la justice, le travail, la tolérance. Je suis ces valeurs qui se brisent sur les boucliers d’égoïsme, de cupidité, de discrimination que vous vous êtes forgés. Je suis le sang des victimes qui vous demande des comptes : où est donc passée votre humanité ? Je suis la larme qui tombe sur le cœur qui se ferme. Je suis le rêve des pères fondateurs, je suis les aspirations des peuples, je suis la revendication de la foule en colère.

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http://www.memegen.com

En 2015, chacun aura cherché qui il est. Chacun aura, à défaut de se trouver soi-même, trouvé qui il n’est pas. Chacun aura porté ses idéaux en bandoulière et monté ses valeurs en épingle. Et c’est très bien ainsi : un monde qui dialogue et échange sur ce qui est et ce qui n’est pas. Puissent les petits combats légitimes de chacun apporter de grandes victoires à notre humanité toute entière.

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C’est pas très Charlie de le dire mais bon on en fin d’année, il y a prescription ! (Source: http://www.agoravox.fr)

Quant à moi, je suis petit, togolais, libre et fier, perché sur mon caillou, scrutant l’humanité qui se meut, oublieux d’une actualité qui va désormais trop vite et qui aura omis de parler de nombreuses causes de l’ombre dans ce billet. Je suis chacune de mes victoires en 2015, chacune de mes contradictions. Je suis chacune de mes larmes de dépit, chacun de mes cris de joie. Je suis l’ombre et la lumière, le silence qui parle et la parole qui tait. Je me suis arrêté pour contempler le chemin derrière. Je regarde de nouveau vers l’avant. Et je reprends ma route.

Rendez-vous en 2016.

#JeSuis2015

A part ça, tout va bien, merci.

Crédit photo: psychology.wikia.com
Crédit photo: psychology.wikia.com

Et puis un jour, tout se casse la gueule.

Tu te réveilles la tête en coton, l’esprit embrouillé. Tu te retournes mollement dans ton lit… Non tu ne veux pas aller bosser aujourd’hui. Troisième roulade dans le lit et là, le drame : tu as mal au dos, la nuque complètement raide. Mais tu es bon esclave, le travail ne va pas se faire tout seul, tu es absolument indispensable à ton maître, qui pourtant te noie et te broie sous la tâche.

Allez, un pied à terre, le gauche tant qu’à bien faire. Le deuxième ne tarde jamais à le rejoindre. Inséparables ces deux loustics. Là, assis au sommet de la montagne de ton lit tu contemples dans la vallée serpentant comme une rivière furieuse et sans fin tous ces jougs que tu vas poser tour à tour sur tes épaules dans la journée, les tâches quotidiennes, que les gens normaux appellent ça. Tu vois défiler devant tes yeux, la journée de rêve, le cauchemar vivant qui t’attend plutôt, oui ! Tout va bien ?

A part ça, oui tout va bien, merci.

Tu dois, tu dois, tu dois ! Tu dois, sinon… C’est là que tu te dis que l’existence serait tellement plus « fun » s’il y avait moins de « je dois » et plus de « je veux ». La pensée en mode coma avancé tu te prépares tant bien que mal et tu pars prendre ta place dans la chaîne. Un pion ! Rien de plus. Tu vas en baver et tu vas en redemander ! Et surtout ne te hasarde pas à demander des choses aussi superflues que de la reconnaissance, de la valorisation. C’est quoi ça ? Tu t’es cru où ? Ici on parle performance, indicateurs, résultats, tu veux nous causer de comment tu te sens ? A ce propos, comment ça va ?

A part ça, tout va bien, merci.

Alors tout devient extrêmement pénible. Tu ne vis plus, tu traverses ta vie, comme le couteau traverse le beurre, mollement, sans envie, sans autre ambition que de se rendre jusqu’au bord opposé. Tu ne fais plus rien comme d’habitude, tu bouffes lentement, tu marches lentement, tu réfléchis tout aussi lentement. Même ton corps réagit différemment : les objets te tombent des mains et s’excusent presque, tu ressens des picotements à des endroits de ton corps dont tu avais presqu’oublié l’existence, un goût de métal dans la bouche. Tout peut, et tout t’exaspère. Et tu es exaspéré d’en être exaspéré. Sinon comment tu vas ?

A part ça, tout va bien merci.

Tel le froid insidieux qui se glisse dans les articulations, elle vient s’emparer de toi, t’embrasser de son étreinte amère, te posséder de la façon la plus sournoise. Avec les jours qui défilent vient l’hôtesse indésirable, la désespérance profonde qui n’interroge pas, qui ne veut rien et qui prend tout. De ses vagues douces et régulières elle te submerge et tu t’abandonnes dans ses bras parce que tu n’as plus envie de nager, les vacances et la plage sont bien trop loin. Ce sentiment insipide ne vient pas seul, un seul fléau ne peut convenablement pas t’abattre. Alors la lame de fond, la colère se lève,  se dirige droit sur toi et avant que tu n’aies le temps d’esquisser la moindre esquive te poignarde au foie puis enfonce sa lame par à-coups précis et violents. Elle te vide de ta bonne humeur et laisse la bile te remplir et se répandre dans tes veines. Elles entament leur danse morbide, la désespérance et sa comparse la colère. Elles dansent autour de toi, t’hypnotisent jusqu’à ce que tu deviennes leur. Les tempes qui battent, la tête embrasée, tu attends comme un camé le prochain shoot. Mais si on te demande comment tu vas ce matin …

A part ça, tout va bien merci.

Au début, tu le nies, – qui peut s’avouer une chose pareille ? – tu repousses l’échéance puis l’emporte l’évidence. La colère se mue en amertume, tu projettes sur les autres le tourbillon qui te ravage de l’intérieur. Le bruit de la vie t’insupporte, les gens heureux et les soucis banals de leur quotidien te paraissent si futiles. Courage, fuyons ! Tu évites tes amis, tu te replis. L’enfer c’est les autres non ? Tu veux traverser ton moment seul, boire le calice jusqu’au goudron au fond. Tu ne parles plus, ne prends plus ton téléphone, tu lis tes messages sans répondre. Tout va bien ?

Non, rien ne va. Je suis déprimé. Sans raison. J’ai tout ce qu’il me faut pour être heureux et je ne manque de rien. Pourtant, un beau matin quelque chose s’est brisé. D’abord c’était une petite fissure à laquelle on ne fait pas attention, puis c’est devenu une faille. Un matin, l’édifice s’est écroulé, dans un bruit sourd et sans prévenir. Restent après la fureur de l’effondrement, le silence indifférent du néant. Alors si on me demande si tout va bien.

Oui, à part ça, tout va bien, merci !

A part ça, tout va bien, merci.

La femme invisible n’est plus

Crédit photo: www.afritorial.com
Crédit photo: http://www.afritorial.com

Il vient des moments dans la vie où il faut marquer l’instant, prendre sa plume et graver le nom de gens pour qu’ils survivent au détour dans les tourbillons du temps. J’écris ici ces mots parce que j’ai peur d’oublier, de faire comme tous les autres, de t’oublier.

Bien sûr, tout ceci débuta un jour par « Ils se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Bien sûr, tout ceci commença par des promesses d’amour éternel et d’avenir certain. Bien sûr, ils se sont aimés un jour, du moins j’aime à le croire parce que cela tranquillise mon esprit angoissé.

Un jour, ils avaient été un couple, un tout. Ils avaient fait ce que les gens font, ils s’étaient unis, avaient eu des enfants. Ils avaient eu une vie ordinaire, de sourires et de pleurs. Ils avaient feuilleté les pages du quotidien avec le sourire mélancolique des gens qui voient la course du temps s’étirer.

Et puis il y a eu le retour au pays, l’amertume de la déception, la morsure de l’impuissance et puis … la résignation, cette coupe qu’on ne boit que quand plus aucun breuvage n’étanche les cris du cœur. Dans cette dénégation des époques qui mentent, des lendemains qui déchantent, ils avaient reçu l’injure suprême de la vie, le crachat chaud de ce destin indocile avec son rire imbécile au visage. Ils avaient perdu leur enfant.

Bien sûr, ils eurent d’autres enfants, un pied de nez ultime à cette vie insolente qui les narguait sans cesse. Mais plus rien ne fut jamais pareil. Depuis lors c’était installé entre eux cette gêne, ce non-dit qui vous creuse les entrailles comme un cancer jusqu’à bâtir un mur de silence entre eux. Ils vivaient sous le même toit, élevaient les enfants que la vie leur avait conservés sans plus jamais se regarder, sans plus jamais s’aimer.

Il devint amer. Elle fit semblant de ne pas le voir, c’était une phase, cela lui passerait, le temps ferait son œuvre. Il était irascible. Elle développa des trésors d’excuses pour lui pardonner. Il était froid. Elle était chaleureuse pour deux, illuminant le monde de son rire infini. Il ne voulait plus travailler. Elle se démena comme trente-six diables réunis pour mettre du pain sur la table, allant ça et là, vendant ses bijoux, multipliant les petits commerces qui s’éteignaient d’eux-mêmes. Elle le secoua avec la tendresse qui la caractérisait, il ne voulut pas.

Alors, certes le temps ne fit pas son œuvre, mais la lassitude, oui. Les enfants avaient grandi, ils avaient quitté le nid. En mal d’amour, elle aima Dieu. Elle Lui dévoua son existence, balayant la nef de la paroisse, multipliant les séances de prières. Elle était devenue folle de son Dieu, Il ne l’en aima pas plus. Lui, regardait tout cela sinon avec désapprobation, avec  de l’indifférence tout du moins. Il ne prierait aucun Dieu qui se satisfaisait de le voir vivre à genoux alors qu’il était taillé pour diriger les hommes.

Cette femme, tout le monde la connaissait pourtant peu étaient capable de lire la désespérance derrière ses yeux qui brillaient. Peu connaissaient son histoire. Elle vivait à côté à côté de nous, sans jamais à aucun moment vivre avec nous. Elle avait la dignité de nos mères, et le courage que seul l’abandon de la vie vous laisse. Elle s’inquiétait de tous et demandait des nouvelles de chacun. Jamais personne ne la visitait, ils avaient sans doute peur que la misère qui la frappait devienne contagieuse. Elle ne possédait rien, mais elle avait ce sourire que jamais la vie même dans son acharnement à la briser ne lui avait pas pris.

Elle avait le cœur fragile, mais elle l’avait dans la main. Ce jour-là, elle était revenue une énième fois de l’église. Il était là, sur la terrasse où il était invariablement posé. Ils s’étaient à peine salués. Elle voulait manger une omelette. La vie avait plus faim qu’elle. Elle ne ressortit jamais de la cuisine. La femme invisible est partie. Dieu l’a prise dans ses bras, apaisant ses douleurs et lui expliquant pourquoi Il s’était tu durant toutes ces années.  Je ne connaissais pas son prénom.

Bien sûr, j’ai ressenti une grande tristesse. Bien sûr, j’ai mon quotidien à penser. Bien sûr, je vais l’oublier. Alors je pose ce texte ici, pour que les tourbillons du temps ne la dévorent pas dans mon esprit.

Pour ne pas oublier.

La femme invisible n’est plus

Les 10 commandements du blogueur togolais

Source: www.patheos.com
Source: http://www.patheos.com

Une centaine de mètres après le péage routier de Zanguéra. Dimanche 6 Septembre, 18h approchant :

  • – Vas-y souffle !
  • – Non mais, déconnez pas , il va se brûler les yeux pour rien !
  • – Tchalé, je dis : souffle !

Ils soufflèrent dans le tuyau mais rien n’y fit, la fièvre n’était pas prête de retomber.

*La suite risque de ne pas vous plaire, j’ai la décence de le signaler dès le début. Lisez la note de fin de page, puis revenez reprendre la lecture.

Mercredi 16 Septembre 2015.

Il y a une petite dizaine de jours, du 4 Septembre au  6 Septembre, le #BlogCamp228 a réuni les blogueurs du Togo (de Lomé, soyons honnêtes, ça ne tue pas) dans la magnifique ville de Kpalimé nichée dans les hauteurs. Sur les montagnes, nous avons parlé, échangé, partagé, bref toutes ces choses fort sympathiques qui finissent invariablement en « é » et qui arrachent un « Eh » de regret aux absents.  Je ne vous oublie pas, non jamais. #CelineDionVoice

Puis conformément à la loi de la gravitation universelle qui stipule que tout ce qui monte est appelé à descendre (Attention : ceci est une simplification éhontée)…eh bah, nous sommes redescendus. Redescendus de notre petit nuage, de notre bulle hors du temps, de notre émerveillement quasi infantile. Mais nous ne sommes pas redescendus les mains vides. Je vous ai ramené, tel Moïse revenant de la Montagne Sainte du Kloto, les 10 commandements du blogueur togolais.

I. Sans Internet tu feras

Après deux heures de route en pleine nuit au milieu de broussailles hautes comme des maisons et de montagnes aux silhouettes menaçantes, à Kpalimé tu arriveras. Ta route pour le lieu de rassemblement à un Zémidjan, plein d’aplomb tu demanderas. Oui Google Maps, aux pays à l’adressage impeccable tu laisseras. Après que la police t’aie appelé sur la route « Autorité », le fait que le Zémidjan mette les feux de détresse pour t’accompagner, en rien ne t’étonnera. Enfin installé, au premier atelier sur WordPress tu assisteras. Le fait que la connexion internet ne fonctionne pas en rien également ne t’étonnera. Soyons clairs pour m’éviter de me répéter inutilement : au Togo rien de ce que tu verras, entendras, sentiras, gouteras, rien de tout cela ne t’étonnera ! Voilà, dit ce sera. Entre connexion cahoteuse et débit absolument surprenant de fluidité sans cesse tu oscilleras .

II. A des débats surréalistes tu assisteras

Ayant été frustré par l’absence de connexion, dans le repas du soir refuge tu chercheras. Tu ne noteras point les corps minces avalant sans coup férir une bonne quinzaine de boules de « kom » sans prendre un centimètre de tour de taille. Tu t’émouvras uniquement de tes joues qui s’arrondissent quand tu en as avalé juste trois. A la faveur de la nuit, et d’un peu (beaucoup) d’eau de feu, tu entendras, tranchant le voile de la nuit, venant d’un autre corps mince « C’était tellement jouissif ! ». Ainsi parlera la jeune turbulente, truculente, parfois bruyante mais surtout attachante Mylène Flicka.

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Quand tu apprendras qu’elle parlait d’un bouquin, rassuré tu seras. Ou de mariage pour tous, d’adoption pour tous, de bonheur pour tous en somme, le Petit Togolais Libre avec Renaud Dossavi, débattre dans le silence (ou l’indifférence générale) tu entendras. Telle une chorale de crapauds après la pluie, les blogueurs s’esclaffer tu entendras. Pour cause, Le Salaud Lumineux, « l’état d’ébriété, quel beau pays ! » conclura.

III. A l’étranger ta porte tu ouvriras Grande nouveauté du BlogCamp228 version 2015, l’ouverture aux sensibilités et aux plumes venues d’ailleurs tu feras. Ainsi la communauté togolaise des écrivains frustrés avec un plaisir non dissimulé ni par les interruptions intempestives de Mylène, ni l’enthousiasme communicatif de Charlie, des filles du Dahomey accueillera. Un souvenir inoubliable, le séjour kpaliméen leur laissera.

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IV. Telle une balle tu rebondiras

Si du silence habituel des spectateurs aux Tweetups tu t’irriteras, enchanté par la qualité des échanges et des argumentations au BlogCamp tu seras. Chacun voulant surpasser, ajouter, compléter les propos de son prédécesseur, régulièrement « j’aimerais REBONDIR sur les propos de X » tu entendras. A tel point que l’expression à elle seule, la variété du débat symbolisera. Le signe évident d’une connivence fragile, un déclencheur automatique de sourires dans le futur cette expression deviendra.

V. De selfies tu te couvriras

Telles les riches dames de l’aristocratie égyptienne antique en faisant de même de leur riche maquillage, de la caméra frontale de ton smartphone un usage excessif, abusif tu feras. Immortalisant çà et là moments de complicité, moments délirants ou tout simplement moments de solitude bien méritée. Impressionné par la quantité d’images produites lors de ce BlogCamp en comparaison au précédent tu seras, les plus belles restant les « cielfies » à des centaines de mètres d’altitude dans le ciel ensoleillé du Château Vial

Crédit photo: Moi même :-) feat Koko St Kokou
Crédit photo: Moi même 🙂 feat Koko St Kokou

VI. Singing in the rain en live tu vivras

Un véritable moment d’intense émotion la descente du Château Vial sous une pluie peu commune sera. Partagés entre l’inquiétude pour les leur, bloqués au sommet, et leur propre sécurité dans cette descente rendue épique par la faible visibilité sur cette route sinueuse et étroite, les cœurs seront. Ce moment précis où le bus est redescendu dans la vallée, les blogueurs en entonnant des chants d’enfance salueront. « Je descends de la montagne à cheval » par là passera.

VII. A défendre ta liberté tu t’acharneras

Si une chose, le Petit Togolais Libre agréablement surprendra, ce sera l’obstination voire l’acharnement avec laquelle les blogueurs togolais leur liberté de ton, d’écriture défendront, allant jusqu’à mettre en échec le projet d’association, préférant ne pas céder aux sirènes de la professionnalisation de leur blog. Un signal symbolique cela demeurera. En effet, cela du signe d’un besoin de continuer à s’exprimer sans contrainte ni impératif marquera.

VIII. De partage tu t’armeras

Si de ce joyeux rassemblement un maître-mot restera, le « partage » celui-là sera. Le partage matériel rapidement s’estompera. Mais ce partage de l’esprit, de la créativité, de la technique, ce dernier atelier d’écriture juste avant le départ, à jamais le parfum de la nostalgie recèlera. Bien avant, les sourires et ce halo fleuri de blagues toutes plus pourries les unes que les autres , dans une douce insouciance les blogueurs plongeront. Le Salaud Lumineux de la plaisanterie sur son abondante pilosité dorsale par le Petit Togolais Libre à jamais rancune tiendra.

IX. Les regards tu éviteras

Et puis dans un accès de réalisme, la belle bulle de mots éclatée finira. Dimanche 6 Septembre en début d’après-midi, chacun ses valises fera. C’est à ce moment précis que le fait se produira. Plus leurs oreilles, les sourires atteindront. Les regards jadis pétillants désormais teintés du regret de partir tu éviteras. A ce que ce moment ne s’éternise pas, chacun veillera, de peur peut être que les yeux de buée se couvriront épousant l’humeur du ciel ce soir-là…

X. Aucun des tiens tu n’abandonneras

Mais oh, tu as fini de nous gazer avec ton texte illisible, aux tournures alambiquées et à la conjugaison incertaine ?

Mais si, mais si, j’y viens. Quelques minutes après la sortie de Kpalimé (ça va mieux cher lecteur ?), ma pire crainte se matérialisait sur mon tableau de bord. L’aiguille a bougé : le moteur chauffe anormalement. C’est là que notre atelier de mécanique du dimanche, non prévu au programme officiel du BlogCamp débuta. Il se terminera plus de quatre heures d’horloge plus tard.

Dimanche soir 18h donc, nous sommes une petite dizaine affairés autour de mon capot ouvert, alternant soufflage dans le radiateur (ne me demandez pas de détails) et reversement d’eaux de toutes sortes. Curieusement l’ambiance est bonne, on aurait dit un concours improvisé de blagues belges. Au bout de deux bonnes heures courant le risque constant de nous brûler grièvement le visage, tel un compromis entre le divin et la mécanique, la voiture redémarre. Tout ce petit monde va pouvoir rentrer chez lui. Ce qui m’aura indéniablement marqué c’est le refus obstiné des uns et des autres de quitter l’équipage. La nuit tombante n’y changera rien. Ils restèrent jusqu’au bout et aucun des leurs sur le bord de la route ils n’abandonneront (un petit dernier pour la route)

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C’est aussi cela le blogging qui nous passionne tous : derrière les écrits parfois acerbes, les attaques dans du fiel trempé, derrière chaque ordinateur, un cœur bat.

**Pour lire les dix commandements, petite astuce : le verbe conjugué au futur simple se trouve quasi systématiquement à la fin du groupe verbal. Il est important de repérer le verbe pour comprendre mes élucubrations

***Non, je n’ai respecté aucune des recommandations données (parfois par moi-même) lors de ce fameux atelier d’écriture. Mais bon, c’est aussi cela la Liberté du Petit Togolais… Libre, c’est le cas de le dire !

Les 10 commandements du blogueur togolais