Le Dictateur Africain : Starter Pack. Le Kit en 10 leçons pour devenir maître chez vous.

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Bienvenue à l’Académie Africaine des Dictateurs en Herbe

Ça y est ! Après tant d’hésitations vous avez décidé de passer à l’attaque. Vous allez enfin prendre le pouvoir et servir votre poche, votre pays comme il se doit. Voici, prêts à être employés dix conseils pour devenir guide éclairé sur la terre de vos ancêtres.

I. Trahir à volonté

Une première chose à savoir quand on veut devenir un dictateur accompli, un despote qui est aussi craint que respecté c’est que vous ne devez pas vous embarrasser de scrupules. Ça ne sert à rien, ça pue et ça vous empêche de dormir la nuit. Que ce soit votre père, votre oncle, votre compagnon d’armes ou de lutte, vous devez être prêt à marcher sur tout ce beau petit monde pour accéder au sommet. Les places sont chères, il n’y a qu’un seul fauteuil. Vous avez appris que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? L’ascension vers le pouvoir est pavée de cadavres d’amis, c’est aussi simple que ça. Trahissez, prenez de la peine. Ne laissez nul compagnon où le tacle ne passe pas et ne repasse. Emprisonnez ceux qui en savent trop sur votre passé peu glorieux, jetez en pâture à la vindicte populaire ceux qui osent vous regarder dans les yeux, ces impertinents qui osent contester votre pouvoir naissant.

II. Se donner une figure messianique

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C’est bien connu, la religion est l’opium du peuple. Les gens stupides se nourrissent d’espoir. Eh bien, vous incarnerez cet espoir-là. Une officine noire va enrober de mystère les circonstances de votre naissance, semer quelques coïncidences extraordinaires sur votre parcours, répandre quelques rumeurs mystiques à votre sujet. Vous, oui vous, êtes le projet de Dieu pour ce peuple en pleine perdition, vous êtes le salut, vous êtes le sauveur ! Nul n’ira au pouvoir sans vous passer sur votre corps ensanglanté. Le ponpon c’est quand vous échappez mystérieusement à un « attentat » où tout vous destinait à rester. Et vous voilà, à défaut d’être un Messie en aube blanche, un petit diable à craindre par vos adversaires les plus féroces.

III. S’appuyer sur un parti unique

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Les animatrices du MPR Zaïrois

Si vous ne suivez pas cette leçon, vous devrez reprendre votre année dans notre illustre académie car elle vaut à elle seule la moitié des unités d’enseignement conduisant au passage en classe supérieure. A cette étape donc, il vous faut soit susciter l’appel du peuple vous implorant de venir aux affaires si vous venez des corps habillésen effet ça fait désordre, un militaire qui abandonne le treillis pour descendre dans l’arène politique ou réformer le parti que vous meniez avec vos compagnons de lutte, ceux-là même que vous avez jetés en prison à la leçon I.  Le but ultime dans chacun des cas c’est de prendre la tête d’un parti de « large ouverture » dont le chef tient bien la fermeture. Pour le nom, ne vous fatiguez point. Il faut un nom qui indique que tout le monde en fait partie. La boîte dans laquelle vous piochez  doit contenir : Rassemblement, Démocratique, Peuple, Populaire, Union, Parti, Mouvement. Combinez à souhait et ajoutez l’épithète associé à votre peuple. Vous obtenez : Rassemblement du Peuple Togolais, Parti Démocratique Gabonais, Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais, Mouvement Populaire de la Révolution… Vous voyez que vos illustres aînés ont bien suivi la leçon. Laissez mijoter tout ceci et vous obtenez un parti-Etat au goût savoureux. C’est l’instrument qui vous permet de créer un Etat dans l’Etat et affaiblir durablement les contre-pouvoirs ridicules prévus par la Constitution.

IV. Ne faire confiance qu’aux gens de votre clan

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N’importez pas chez vous des choses qui diluent l’autorité traditionnelle. La démocratie, c’est bien. Le système de gouvernance dans votre village c’est nettement mieux. Appuyez-vous donc sur les gens de votre village, votre région, votre ethnie. Nommez systématiquement à la tête des institutions régaliennes des cousins du village, des frères de clan. Profiter seul du pouvoir peut vous aliéner des ennemis mortels, profitez-en à plusieurs, vous conserverez la bénédiction des sages de chez vous. Avant chaque nomination, vérifiez minutieusement le pedigree des candidats, éliminez systématiquement les gens issus des ethnies supposées favorables à vos opposants, faites de même avec les « métissés ethniques ». Priviliégez les « et » (père ET mère, issus de votre clan), adoptez une défiance par rapport aux « ou ». Les demi-mesures conduisent aux demi-loyautés.

V. Déstabiliser les institutions

Tout le monde le sait, les institutions ça ne sert à rien à part vous faire chier. Pourquoi distribuer le pouvoir que vous vous êtes donné tant de mal à conquérir ? Equilibre des pouvoirs ? Vous êtes suffisamment raisonnable pour contrôler l’usage que vous faites du pouvoir qui ne vous a pas été confié. Il urge donc d’équilibrer les pouvoirs de telle façon que personne ne vienne mettre son gros nez dans vos affaires : vous vous organiserez donc de manière à gagner systématiquement les législatives, vous nommerez des gens qui vous sont favorables au parquet, interrogerez les candidats à la magistrature sur leurs origines. Si malgré toutes vos précautions, ces raclures d’opposants parviennent à prendre l’Assemblée Nationale, vous créerez un Sénat pour caser vos vieux copains et diluer le pouvoir de l’Assemblée rebelle. En tout état de cause vous rechercherez sans cesse la concentration des pouvoirs dans vos mains tout en donnant à votre peuple et aux observateurs extérieurs que les institutions fonctionnent. Votre célèbre devancier dans cette académie, Louis XIV ne disait-il pas : « L’Etat, c’est moi » ?

VI. S’inventer des ennemis imaginaires

Il faut vous y préparer, toutes les bonnes choses ont une fin. Le pouvoir absolu attise les convoites, et au peuple donne de choses illusoires la faim : la démocratie, la liberté, l’auto-détermination. Toutes ces choses détestables que votre autorité a en horreur. Afin de prolonger votre règne et mobiliser vos populations autour d’un idéal, il convient de vous créer un ennemi, s’il n’en existe aucun à même de susciter la détestation populaire. Il peut s’agir du voisin auquel l’histoire vous a si souvent opposé. Mais ce qui est encore mieux, c’est les multinationales mercantiles avides d’argent appuyées par l’ancienne métropole qui se repaissent du sang de votre peuple, et à qui vous avez accessoirement attribué des contrats juteux dont les retro-commissions sont allés gonfler vos comptes en Suisse. Les peuples sont sensibles à ces oppositions style David contre Goliath. Cela vous permet de gagner du temps, souder le peuple derrière son Messie qui le défend contre le géant malfaisant.

VII. S’acheter un adversaire dans l’opposition

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Lorsque les effets de la leçon précédente s’estomperont, que vous le vouliez ou non, il faudra passer la case « élections ». Votre opposition, dans le but de décrédibiliser un processus où vous vous serez donné tant de mal pour modifier la constitution, amoindrir la marge de manœuvre de vos adversaires, les intimider, tentera, injure suprême, de boycotter les élections. A ce moment, souvenez-vous : il faut être deux pour danser un tango. Dans chaque famille, il y a un mouton noir. Il se cache dans le troupeau bêlant de ceux qui vous fustigent au quotidien. Repérez ce délicieux gibier et offrez-lui un appât. En général, il convient de choisir celui qui acceptera de se faire battre le plus largement. Plus le pourcentage que vous souhaiterez voir proclamé en votre faveur à l’issue de cette mascarade sera élevé plus il vous faudra de zéros à aligner sur le chèque pour attirer votre adversaire dans cette piste de danse macabre. Rassurez-vous, chaque homme a un prix au-délà duquel ses convictions disparaissent dans le tourbillon des millions comme les déjections dans les toilettes, un prix auquel on a moins de scrupules à accepter l’inacceptable, un prix auquel on embrasse le diable et on ne trouve pas cela si mal. Achetez-vous un adversaire, un illustre inconnu qui dira que boycotter les élections n’est pas une solution et que choisir une telle démarche c’est s’assurer de vous voir réélu indéfiniment. Gagnez avec un score stalinien et assurez-vous de continuer votre œuvre messianique encore un quinquennat ou un septennat.

VIII. Mettre les institutions électorales au pas

Beaucoup d’apprentis dictateurs pensent que la première institution électorale à contrôler c’est la commission électorale. Grave erreur ! L’institution qui valide les résultats ou non c’est l’armée. Il est important d’y reproduire le même schéma qu’avec l’administration publique. Vous nommez systématiquement les gens de votre village aux postes stratégiques. Vous entretiendrez au sein de votre armée une ambiance délétère de façon à ce qu’elle ne songe jamais à vous renverser. Récompensez ceux qui se sont rendus coupables d’exactions et punissez sévèrement ceux à qui vient l’idée saugrenue de servir l’intérêt public. Une armée républicaine ? Quelle œuvre futile en tant de paix ! Qui vous défendrait, vous contre un peuple épris de justice et de liberté ? Ce qu’il vous faut c’est une garde prétorienne servile et complètement dénuée de jugeote. Une bande d’ignares qui dépasse vos espérances en terme de répression et qui est capable de mater le moindre soubresaut de façon disproportionnée. Il faut frapper les esprits ! Une fois que vous avez une armée à votre solde, désorganisez complètement le processus électoral : gonflez les listes électorales, faites voter les morts et les mineurs, troublez le fonctionnement de la commission électorale, livrez-vous à des provocations régulières de façon à excéder l’opposition qui finit par quitter les assises furieuse. Il ne vous restera plus qu’à tripatouiller les résultats et accuser votre opposition complètement désorganisée de fraude pour compléter le tableau. Et le tour est joué, vous voilà réélu !

IX. Entretenir une méfiance sans limite face aux médias et réseaux sociaux

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Vous repasserez demain svp !

Ça y est vous avez gagné les élections transparentes haut la main, les doigts dans le nez, le pied au cul de ces nuisibles d’opposants. Première mesure de votre nouveau mandat : coupez les télécommunications et internet. Vous avez gagné honnêtement, il n’est rien d’autre que le monde ait besoin de savoir. Arrêtez rapidement le correspondant de RFI ou de l’AFP et expulsez-le: défaut de visa, entrée illégale sur le territoire par votre aéroport international, diffamation, traitement tendancieux de l’information, sa tête ne vous a jamais plu ; toutes les raisons sont recevables. Priver votre pays d’internet c’est l’assurance de ne pas voir les fausses informations se répandre sur les réseaux sociaux, cette peste des temps modernes, ce repaire de dangereux terroristes, diffamateurs, ces paresseux qui n’ont rien à faire de leur vie à part vous critiquer, ces comploteurs manipulés par les occidentaux et votre opposition, ces chiens galeux qui trouvent toujours à redire quoi que vous fassiez. Une seule voix compte c’est les médias d’Etat, les mêmes qui diffusent de la musique ou un feuilleton pendant que l’armée est dans la rue matant ce peuple ingrat qui se révolte contre votre belle réélection. Les coups en musique, c’est bien connu, ça sonne mieux !

X. Laissez d’autres se charger des basses besognes

Vous êtes le Messie, vous avez toujours raison, vous ne pouvez donc pas avoir les mains sales. Il vous faut quelqu’un pour se charger des tâches les moins glorieuses, mener la répression, diriger les assassinats ciblés. Il s’agit de quelqu’un qui a toute votre confiance, qui a les pleins pouvoirs pour expurger le pays de cette vermine qui s’oppose etqui braille. C’est celui que les organisations des droits de l’Homme désigneront comme responsable des exactions de votre armée, c’est lui qui sera visé par les sanctions des organisations internationales. Ce qu’il vous faut, c’est un fusible, celui que vous sacrifierez lorsque les choses tourneront mal et que vous devrez donner une tête à couper à la Cour Pénale Internationale pour calmer les opinions publiques occidentales de vos amis qui auront préalables entériné votre élection du bout des lèvres. Vous apparaîtrez ainsi dans votre gloire comme quelqu’un de juste qui ne saurait couvrir le moindre crime. Que disions-nous, vous êtes le Messie, très cher, il est hors de question de remonter sur la croix.

Bonus : Endormir le peuple

Pour que votre pouvoir dure, vous devez impérativement empêcher votre peuple de s’éveiller en ce qui concerne vos agissements, ses droits, et toutes ces choses futiles qui amènent tant d’agitations inutiles. Pour ce faire, point n’est besoin d’émissions subversives à la télé ou à la radio nationales. Flattez les bas instincts plutôt : des clips à la limite de la pornographie pour ces messieurs et des feuilletons pour ces dames suffisent amplement. Pendant qu’ils sont occupés à rêver d’une meilleure version d’eux-mêmes, pensent-ils à un meilleur devenir de la nation ? Non, assurément.

Dernière conseil, et il est gratuit, ne lisez surtout pas les contributions des autres challengers du Blog Contest sur le thème « Devenir un dictateur africain en dix leçons ». Je vous mets tout de même les liens vers les blogs de ces autres personnages subversifs qui tiennent des propos séditieux sur les réseaux sociaux :

Arsène

Christian

Elie

Leyo

Obone

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Le Dictateur Africain : Starter Pack. Le Kit en 10 leçons pour devenir maître chez vous.

Bons baisers de Bè

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Le 24 Avril 2005 vers 17H30, j’étais devant le portail de celle que j’appelle affectueusement ma tante à Bè avec mon meilleur ami. Nous avions l’index noirci par l’encre dont nous apprendrions plus tard qu’elle n’avait d’indélébile que le nom. Je venais pour la première fois de toute ma vie de voter pour des élections historiques : la première à laquelle GNASSINGBE Eyadema ne participait pas. Il était décédé deux mois et demi plus tôt, précipitant les élections qui devaient se tenir initialement en Juin 2008. Je vous passe les détails absolument affolant sur les conditions d’organisation de ces élections. Revenons à ce souvenir que je racontais donc.

Nous étions à ce portail, discutant de nos espoirs, des perspectives, les bureaux de vote fermaient dans 30 minutes quand on entendit une clameur s’élever, puis des enfants courir dans notre direction. Et puis… et puis… et puis les premiers coups de feu. Faure Gnassingbé venait de prendre le pouvoir et d’enterrer par là même nos espoirs d’alternance à ce moment historique, les chances du Togo d’assister à autre chose que la gestion calamiteuse que le pays avait connu les 38 années précédentes. Tout venait de commencer ce jour-là.

Tout commence toujours à Bè. Lomé a commencé à Bè. C’est ce que dit la légende et que nous avons répété comme des pies savantes pendant notre scolarité : la ville aurait été fondée au XVIème siècle par un chasseur qui s’y est établi et en a donc fait le tout premier quartier de Lomé. Bè c’est le cœur de la vieille ville de la capitale togolaise, la partie sud en bord de mer. Je suis né dans cette partie de la ville, mais pas à Bè, plutôt à Nyékonakpoè. Nyékonakpoè ce n’est pas Bè, c’est tout le contraire même ! C’est le beau quartier, le repaire des expatriés, là où toutes les administrations sont à cinq, dix minutes de chez toi, là où la petite bourgeoisie loméenne. Mais par la force des choses, les années qui s’écoulent, je me rends compte que j’ai un attachement quasi physique à Bè. Mon cœur est à Bè. Je ne traverse jamais Bè en voiture sans avoir une fois l’occasion de sourire ou de m’énerver contre un taxi-moto qui traverse la voie sans prévenir. Bè est passionné, passionnant.

Vous interrogerez les gens qui sont de Bè (qui sont les seuls rares à se revendiquer authentiquement comme étant autochtones loméens), ils vous diront que Bè est dans Lomé mais que Bè c’est un endroit à part à Lomé. A Bè, on a un beau concentré de Lomé dans toute sa variété, sa diversité : les maisons au haut standing côtoient les maisons sans âge dont les tôles en zinc rouillées par le vent de mer contemplent quotidiennement le soleil en lui dardant leur indifférence la plus hautaine. Les voitures flambant neuves aux peintures rutilantes toisent les vieilles Yamaha que même la rouille a peur d’attaquer sur les routes complètement défoncées. Mais ce qu’il y a de plus beau à Bè, ce sont les gens.

Les gens de Bè sont superbes : ils sont débrouillards, fiers de leur quartier. Les gens de Bè sont des insoumis à l’esprit rebelle jamais dompté. Les gens de Bè savent que la République les ignore et ils adressent un bras d’honneur géant à cette salope indigne.

Source: http://www.togo-confidentiel.com/
Source: http://www.togo-confidentiel.com/

Après toutes ces lignes, cher lecteur, tu te dis sûrement que je vais faire un post sur mon amour pour Bè. J’aurais pu. Mais si je parle de Bè aujourd’hui, c’est parce que Bè c’est le parent pauvre du développement de la ville de Lomé. J’ai beau y réfléchir je n’y vois pas d’autre explication que celle-ci : depuis l’aube des années 90, Bè est le berceau de l’opposition togolaise. Entre Bè et l’opposition togolaise, plus qu’un mariage de raison, c’était une alliance d’amour. Et les gens de Bè paient jusqu’à ce jour le prix de cette hôtesse gênante. C’est dans la fameuse lagune de Bè que l’armée togolaise se débarrassait des corps des manifestants froidement abattus par le régime de Eyadema Gnassingbé, père de l’actuel président de la République. C’est à Bè qu’avaient lieu des manifestations quotidiennes aux premières heures du multipartisme au Togo. C’est aussi à Bè qu’a eu lieu la scène qui a fait le tour des télés du monde avec un militaire s’enfuyant avec une urne sous le bras le 24 Avril 2005. C’est à Bè que j’habitais lors de la proclamation des résultats quelques jours plus tard, quand mécontent du résultat de ces élections assurément fraudées par le régime militaro-clanique qui dirige encore ce pays, je me suis joint aux jeunes du quartier pour dresser des barricades contre l’armée togolaise qui quadrillait déjà la zone. La répression qui s’en est suivi tout le monde la connaît : des centaines de victimes, des réfugiés partis traverser les frontières, les inscriptions « déjà frappé » sur les murs. Ce jour-là, un militaire à une cinquantaine de mètres de notre barricade a ouvert le feu. Personne n’a été blessé mais les balles ne sont pas passées loin. Maladresse ou miséricorde divine, je n’ai plus jamais eu le droit de sortir de chez moi pendant cette période sombre.

Note: Attention le militaire que vous voyez sur ces images ne fuit pas avec cette urne, il la sécurise et la protège contre les dangereux manifestants. Version officielle! Epargnez-vous vos commentaires! Merci. #Ironie

Bè a payé le prix fort, bien plus que tous les autres quartiers de la capitale son soutien à l’opposition togolaise. Et encore aujourd’hui alors que le pouvoir de Faure Gnassingbé est en pleine campagne électorale, revendiquant dans son bilan avoir construit de belles routes partout à Lomé et à l’intérieur du pays, je veux demander : Monsieur le Président où sont les routes de Bè ? Où en est la rue de l’OCAM complètement défoncée et inondée dès que le ciel libère un peu de pluie sur Lomé ? Où est la belle route qui va de l’Hôtel de la Paix en plein purgatoire jusqu’au rond point Yesuvito derrière l’aéroport international flambant neuf qui porte le nom de votre géniteur indélicat ? Ah vous me répondrez que les travaux ont commencé, je vous répondrais : quel timing ! C’est quand même curieux que ce soit à la veille des élections que les travaux aient commencé. Travaux, donc plus de lieu d’expression de la colère populaire, plus de chaussée pour se rassembler et brûler les pneus, plus de lieu pour manifester n’est-ce pas ?

Les habitants de Bè sont restés en marge du « fauremidable » développement qu’a connu la ville de Lomé durant vos deux mandats qui prennent fin. Aucune administration n’est venue s’installer, aucun bâtiment public construit mais par contre le pouvoir en place a envoyé un signal fort aux gens de Bè en faisant déménager le ministère de la sécurité sur la rue de l’OCAM à l’entrée sud de Bè dès 2005. Le message était clair : vous bougez, on vous mate. Et ça n’a pas raté ! L’éclairage public ne fonctionne pas tous les soirs à Bè, mais un ministre dont je tais le nom a fait installer des poteaux électriques jusque devant chez lui, et rien que devant chez lui. Tant pis pour les voisins plongés dans l’obscurité !

Vois-tu cher lecteur, si j’évoque le cas de Bè, ce n’est pas parce que c’est mon quartier de cœur (quand même un peu !) mais c’est surtout parce que son cas est symbolique de comment l’administration Gnassingbé père puis fils traite ceux qui refusent de se soumettre, comment elle laisse en marge les Togolais qui sont nés du mauvais côté de la route. Le cas de ce quartier martyr met en lumière les disparités de traitement et le fossé grandissant qui se creusent entre ceux qui bénéficient du système et ceux qui se dressent contre lui. Bè n’est malheureusement pas un cas isolé, les villes de l’intérieur ciblées comme place forte de l’opposition togolaise vivent des situations similaires.

Alors, que les uns mènent leur campagne à coup de slogans mielleux, de gadgets tous aussi délirants les uns que les autres, de panneaux routiers version géante, de sites internet incomplets car bâtis à la va vite, de bilans tout en demi-vérités présentés comme des réussites éclatantes, je regarde Bè et j’ai le cœur serré.

Monsieur le Président, la République que vous incarnez choisit qui est son enfant et qui ne l’est pas, votre administration pratique un véritable apartheid social qui divise les Togolais entre eux, monte les uns contre les autres. Le népotisme et le gangstérisme économique et politique sont l’empreinte la plus marquante qui restera de ces deux quinquennats absolument médiocres que vous venez de boucler. Ne nous y trompons pas, le ciel de la République très peu démocratique que vous dirigez n’est pas si bleu que vos affiches de campagne maladroitement photoshopées tendent à le montrer. Une grande réussite à mettre à votre actif cependant dans ce domaine: vous avez permis à une bande communicants médiocres d’invite une grande variété de jeux de mots-de jeux de maux?- dont le seul génie réside dans le changement du « O » de l’adjectif « fort » par « au ».

Alors quand dimanche après-midi, j’ai vu, planté sur le trottoir le panneau de campagne avec marqué dessus « Faure, l’homme du peuple », tout près du château d’eau de Bè, lieu symbolique de la désertion de la République, mon sang n’a pas eu le temps de faire un tour : il a fait demi-tour entre mon cœur et mon cerveau. Faure Gnassingbé serait donc l’homme du peuple ? Celui qui a une peur phobique des bains de foule, et qui ne visite pas les dames dont le marché a brûlé, celui qui n’est pas capable de se faire prendre en photo avec des vrais écoliers parce qu’il a fait fermer les écoles où vont nos enfants, celui qui se soigne à Paris pendant que les Togolais meurent d’un mal de tête, celui-là serait l’homme du peuple. L’homme de quel peuple ? Celui de la République des copines ou celui des veuves éplorées ? Celui de la majorité ou celui de la minorité qui profite de la croissance tirée par les cheveux qu’une conjoncture positive lui a permis de mettre rapidement à son actif ? Si vous êtes l’homme du peuple que vous prétendez Monsieur Gnassingbé vous n’aurez pas peur de venir faire un bain de foule sur l’avenue Augustino de Souza ? Cap ou pas cap ? (ceci n’est pas un sinistre de jeu de mots!) Le défi est lancé !

Vous savez, je ne vais pas faire de faux suspense pour le 25 Avril, tout le monde sait que je ne voterai pas pour Faure Gnassingbé, je ne validerai jamais la fourberie avec laquelle il s’est soustrait à la question des réformes constitutionnelles, jamais je ne voterai pour quelqu’un qui croit que le peuple est amnésique et qu’il suffit de gommer le logo du RPT, supprimer son patronyme pour ses affiches électorales pour nous faire croire que le demi-siècle de dictature est fini. Il s’appelle Faure Gnassingbé, pas Faure, mais bien Faure Gnassingbé, rappelons-le lui, qu’il sache qu’on sait qu’il n’est pas tombé du ciel, qu’il est le fils de son père, qu’il a été son ministre, son bras droit.

On a dit que les gens de Bè sont des vauriens, des éternels empêcheurs de tourner en rond. J’ai personnellement dit que Jean-Pierre était uniquement le président de la République de Bè Kodjindji à la plage uniquement. On a dit que les gens de Bè étaient champions dans les marches de protestation. J’ai dit que les habitants de Bè avaient tout compris à la consigne « manger, bouger » parce qu’ils étaient experts à la marche, mais ce que je n’ai pas dit jusqu’à présent c’est que pour attraper ma voix dans les urnes, Monsieur Gnassingbé, plus que marcher, vous pouvez toujours courir !

Une voix en moins.

Bon baisers de Bè

J’avais en tête cette chanson en écrivant. L’hymne d’une révolution, un vent de liberté. Enjoy

Bons baisers de Bè

Jeunes et Cons

Une manifestation contre l'apartheid. Afrique du Sud, années 60.  Source: www.huffingtonpost.com
Une manifestation contre l’apartheid. Afrique du Sud, années 60. Source: http://www.huffingtonpost.com

Chère Delali,

Pour commencer, permets-moi de te dire la surprise que j’ai ressentie en constatant la rapidité avec laquelle tu as pu décider, écrire et publier cette lettre.

Contexte :

Je tweete. Tu me réponds dans la foulée, je refais une réponse à la suite… et disons, une heure, une heure trente minutes plus tard, le post était en ligne. Permets-moi de dire une chose ici : bah BRAVO ! Bravo parce que je suis impressionné par la facilité et la célérité avec laquelle tu peux écrire quand je mets cela en perspective avec a contrario la lenteur avec laquelle je me réfléchis, décide, écris puis publie un post. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que mon rythme de publication de croisière se situe autour de un post tous les trois ou six mois selon les périodes. Il ne me reste donc plus qu’à te remercier de m’avoir foutu la pression et de m’avoir sorti « manu epistolari » de ma torpeur habituelle que je chéris tant. Bravo Madame ! Il n’y a donc plus de liberté à écrire lentement dans ce pays ! Après vous irez tous marcher à Paris disant que vous êtes Charlie, bravo ! Trêve de bavardage, un auteur très célèbre dont je ne connais pas le nom (mais qui est célèbre quand même) disait : « Quand il faut y aller, il faut y aller ! »

Puisqu’on est jeunes et cons,

Vois-tu chère Délali, je suis un homme qui se pose des questions. Autant les gens comptent leur argent, autant je compte au quotidien mes questions sans réponse. J’aurais aimé avoir cent réponses à chacune d’entre elles mais la vérité c’est que les réponses ne semblent pas se bousculer au portail de ma pensée. Et une des questions qui me taraudent le plus c’est comment on en est arrivé là ? Comment après 25 ans de lutte démocratique on en est arrivé à cette indifférence généralisée et métastasée de notre génération et plus préoccupant encore, de celle qui nous suit ? Comment peut-on ne pas trouver grave ce qui se passe au Togo actuellement ? Comment peut-on si peu s’impliquer dans les décisions qui risquent de définir notre avenir commun dans ce pays ? Comment…comment…

Je vais jeter un regard sans concession sur cette génération qui met plus de générosité à s’amuser qu’à changer les choses. On m’en voudra sans doute, mais je crois que sincèrement il faut que les vérités soient dites à un moment donné.

Delali, mon constat est amer. Amer de voir que toutes les pertes en vies humaines, tous les exils politiques, académiques, économiques sont en train de se perdre, de se noyer dans une sorte d’évanescence de la mémoire, une mémoire qui se trouble comme la vue se trouble avec les années. Quand je vois la désinvolture avec laquelle la jeunesse togolaise d’aujourd’hui aborde la question politique et sociale, j’éprouve une immense douleur pour tous ceux qui ont fait des sacrifices allant de leur liberté, à leur vie en passant par leur santé et leurs liens familiaux. Je me souviens de cette période sombre où nous ne pouvions tout simplement pas aller à l’école parce que Lomé était en état de siège permanent, que les coups de feu à balles réelles sifflaient dans les rues de la ville au quotidien. Je me rappelle de ces camions de l’armée qu’on entendait traverser Lomé à toute vitesse le soir alors que le couvre-feu était en vigueur et qui partaient au loin, disait-on, se débarrasser des corps des victimes de la journée. Oui, il y a eu des morts, des blessés par milliers, des exilés dans les mêmes proportions pour que vienne la démocratie et le multipartisme que la jeunesse de ce pays réclamait passionnément dans toutes les villes à l’époque.

Aujourd’hui que voit-on ? Une jeunesse qui a perdu les repères et qui refuse obstinément de reprendre le flambeau de ses aînés, une jeunesse qui accepte pas par résignation mais par choix que la lutte reste inachevée, une jeunesse qui ne sait pas et qui ne veut pas savoir, une jeunesse a pris le parti du confort contre celui de l’avenir commun dans la justice et la paix. Ce que je vois aujourd’hui c’est une jeunesse égoïste dont je fais partie et qui a choisi qu’avoir un travail rémunéré, une voiture, une maison et un compte en banque garni étaient suffisant tant que la paix sociale lui permettait de continuer à prospérer, une jeunesse dont l’urgence est de s’amuser, dépenser, consommer et ressembler tant que cela est possible à cette jeunesse désabusée d’Occident qui erre sans but entre causes futiles et engagements frivoles, une jeunesse, comme on dit au Sud du Togo, qui a bu l’eau du puits et qui l’a refermé ensuite. Cette jeunesse que je pointe du doigt, c’est celle-là qui n’a aucune opinion politique, qui n’a pas de conviction philosophique et sociale, c’est cette jeunesse qui te répond « S’il fait un troisième mandat, ça vous fait quoi ? », et celle qui te lance à la figure « Le Togo pour moi c’est fini, je n’y viens qu’en vacances ». Je m’inquiète au plus au haut point de cette jeunesse qui est si heureuse de vivre à genoux alors qu’elle aurait tant de mérite à se dresser et dire  « vainquons ou mourons mais dans la dignité ». Délali, je t’avoue que quand je chante l’hymne national, à cette partie, je me tais honteusement.

Puisqu’ils sont vieux et fous

Il serait cependant si injuste de peindre la jeunesse togolaise comme unique coupable de ce défaut d’engagement sans parler de ceux qui sont en grande partie responsables de cette situation. Ceux qui sont responsables c’est eux ! C’est ceux qui ont fermé définitivement les portes de la vie publique aux jeunes Togolais, c’est ceux qui s’accrochent à leurs prérogatives et aux privilèges acquis au fil des années. Les coupables c’est vous, Messieurs, Mesdames de la classe politique togolaise. C’est vous qui empêchez le renouvellement générationnel à la tête des partis, c’est vous qui vous présentez ad vitam aeternam aux élections et qui tombez dans la colère la plus noire parce que quelqu’un ose dire que peut être en amenant cette fois-ci un cheval différent à la course on pourrait la gagner, c’est vous qui portez votre égo en épingle au lieu de chercher l’intérêt commun et le compromis intelligent, c’est vous Messieurs, Mesdames qui vous accrochez toutes griffes dehors à ces fauteuils qui appartiennent au peuple du Togo et dont vous avez fait votre propriété privée, c’est vous qui avez accepté sans sourciller une succession dynastique à la tête de l’Etat, du fils au père alors que vous avez servi le père pendant des décennies et que votre ambition naturelle aurait pu vous guider à empêcher cela. Oui c’est vous qui corrompu la jeunesse de ce pays, c’est vous qui avez jeté les miettes de la richesse de ce pays à quelques jeunes sans ambition et sans cervelle pour acheter la paix sociale.

Nous vivons aujourd’hui Delali, avec une acuité sans précédent le divorce entre la classe politique et ses électeurs de demain. Une jeunesse que des hommes sans vision ont convaincue que le meilleur moyen de réaliser ses rêves, c’est de rêver petit et immédiat. Une jeunesse à qui on a fait croire que le gain facile d’aujourd’hui était suffisant et que ne fallait pas en demander plus. Une jeunesse à qui on fait croire que construire les routes et les infrastructures dont nous avons été privés pendant deux décennies était le signe que le pays avançait, et que c’était une faveur que l’on nous faisait. Une jeunesse dont on achète méthodiquement et systématiquement le silence.

Délali, je suis direct, il ne me semble pas utile d’offrir un troisième mandat à l’exécutif actuel pour qu’il déclare enfin un Quinquennat de la Jeunesse. Celui qui s’est vendu au Togolais comme étant un président jeune et qui est entouré depuis une décennie des antiquités du parti unique peut difficilement me convaincre s’il ne comprend pas qu’en dehors ce mirage phosphatique qui s’évapore avec les années, la véritable richesse de ce pays c’est sa jeunesse. Je doute des intentions de ceux qui disent penser à la jeunesse et qui mettent en œuvre des projets où on prête trente mille francs aux gens pour lancer une entreprise. Je doute de la bienveillance de ceux qui lancent des programmes pour que les zémidjans deviennent entrepreneurs comme si zémidjan c’était un métier que les gens font par choix, par plaisir.

Je m’en vais clore cette missive, en envoyant à travers toi une exhortation à toute la jeunesse togolaise. Tu dis Delali que tu t’es récemment teintée d’une couleur politique. Même si tu ne la dévoiles pas dans ta lettre (ce dont je te suis reconnaissant), je peux te dire qu’en tant qu’ancien graphiste, je ne souffre pas de daltonisme : ta couleur, je la vois bien. Laisse-moi te dire qu’il vaut mieux cela que ne pas être engagé(e) du tout. Il faut bien que des jeunes comme toi entrent dans l’arène, peu importe la couleur des armoiries que tu défends, pour que nous, jeunesse de ce pays puissions nous emparer à nouveau du débat public et l’amener à un autre niveau que la médiocrité à laquelle nous sommes habitués depuis quelques années. We are watching you !

Quant à moi, je n’ai toujours trouvé personne à suivre. Je réfléchis toujours, et comme ça prend du temps comme d’habitude avec moi, je retourne mes questions dans ma tête. Mais le moment vient. You’ll be watching me too…

Tu as cité d’entrée Corneille et Le Cid. Moi qui n’ai lu que très peu de classiques, je vais tenter de te faire passer toutes mes espérances en paraphrasant MC Solaar. Quoi ? Chacun a les références de son niveau non ? J’aurais, qui sait, plus de succès pour toucher leur cœur en citant, une référence qui est plus proche dans le temps de notre génération que Corneille. L’espoir fait vivre.

« Peut être comprendront-ils le sens du sacrifice, la différence entre les valeurs et puis l’artifice. »

Tu auras peut être été choquée par la façon hargneuse dont j’ai nommé mes axes de développement. Ce texte ne m’appartient pas, mais à Damien Saez dont j’ai écouté la chanson alors que je cherchais un angle pour te répondre. Je te souhaite bien du plaisir en écoutant la chanson.

Cordialement,

Le Petit Togolais Libre

Jeunes et Cons