C’est un piège !

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My three-year-old self

P’tit Yann, viens sur les genoux de Tonton, il faut qu’on parle.

Depuis un certain temps, tu commences toutes tes phrases par « quand je serai grand… », je t’écoute, et je souris tendrement. Aussi sûr que les feuilles des arbres après la saison des pluies jaunissent, aussi certain que tout objet qui s’élance dans les airs finit par redescendre sauf au Bénin, tu seras grand. Un jour. Dans pas longtemps. Tu seras grand.

Je ne serai peut être plus là pour que tu me racontes les quelques découvertes fantastiques et les nombreuses déconvenues que tu auras traversées. Mais sache que je serai de tout cœur avec toi et que je t’adresserai même si tu ne le verras pas le même sourire tendrement amer que j’ai sur le visage en ce moment.

Vois-tu mon petit père, grandir n’est pas sans danger. Demande à Bambi, il te dira. Le plus grand d’entre eux est sans doute celui que les adultes nomment brutalement « le choix ». Tu as entendu comment le mot siffle derrière ton oreille ? Aujourd’hui, tu as à choisir entre mettre la culotte bleue fluo et le pantalon orange que tu aimes tant. Compote de pomme ou de banane ? Tu trouves ça dur n’est-ce pas ? Pourtant ce sont-là deux choses que tu aimes bien. Dans quelques années, tu apprendras que le champ de tes choix ne s’étendra plus entre deux exquises possibilités mais entre une que tu aimes moins et une autre que tu aimes encore moins, entre une qui ne te plaît que moyennement et une que tu n’aimes pas du tout. Tu n’as pas compris de quoi je parlais ? Voici des exemples concrets: utiliser les 5.000F qui te restent en poche pour payer un forfait internet qui marche un octet sur deux ou soudoyer l’agence de police qui vient de t’arrêter parce que tu conduis une moto sans plaque d’immatriculation. Ou encore choisir entre un stage de deux ans à 30.000F ou un CDD à 50.000F pendant 6 mois. Ne rêve pas de CDI, nous dormirons tous mieux le soir. Université de Lomé ou de Kara ? Je te préviens, les mêmes conditions exécrables t’y attendent. A Kara, ça a juste l’odeur du moins vieux.

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In your face !

Autant que choisir c’est renoncer, grandir c’est renoncer aussi. Si tu suis ma logique, grandir c’est donc choisir. Bon, à 3 ans je ne m’imagine pas que tu comprennes forcément ce processus d’identification mathématique mais retiens-le comme ça. Note-le s’il le faut. Ah j’oubliais, tu ne sais pas écrire, petit veinard parce que c’est avec ça que viennent tous les autres merdes. Plus tu grandiras, plus tu te rendras compte que tous les rêves ne sont pas possibles: tu ne peux pas être avocat et docteur, tu ne peux pas être vétérinaire et pompier en même temps, tu ne peux pas être footballeur et multimilliardaire en même temps, mais ça #EtooPeut. Pourquoi tu ne peux pas ? Bah, parce que c’est comme ça, il faut faire des choix mon petit pote !

Et puis, il y a cette chose insidieuse qu’on ne te dira pas mais que tout le monde attendra de toi: les responsabilités, les assumer notamment. Alors, comment t’expliquer ? Assumer les responsabilités en fait c’est ce que tu es censé faire dans une situation donnée, que tu sois préparé ou pas, que tu sois prêt ou pas, que tu sois d’accord ou pas. Assumer ses responsabilités c’est ce que tu dois faire pour que tout le monde soit content même si ça ne t’enchante pas mon petit vieux. Les grands disent qu’il faut faire ces choses parce qu’elles sont « nécessaires » Et crois-moi, ça va bien te serrer ! Tu reçois des factures ? Tu paies et dans les temps stp ! Tu casses le pare-brise du voisin en essayant de glisser une invitation à ta fête-surprise, bah tu paies. Tu mets la petite graine dans la zezette de Bérénice (bon là, tu ne peux pas mais dans quelques années on en reparle) ? Tu te présentes chez son papa fou de rage et tu lui dis que c’est toi le jardinier. Tu vois un peu ?

Je constate que tu rigoles moins là. Pourtant ce n’est pas fini, ça n’a même pas encore commencé. Tu te rappelles la dernière fois, je t’ai dit que je viendrais te chercher pour aller manger une glace et puis je ne suis jamais venu. Tu as pleuré n’est-ce pas ? Ne joue pas au dur avec moi, ta maman m’a dit que depuis il n’y a plus de kleenex dans la maison. Tu vois ce genre de choses, les adultes se le font entre eux, tous les jours. Ils disent le contraire de ce qu’ils voient, ça s’appelle le mensonge. Ils ne disent pas le fond de leur pensée et se contentent de te dire ce que tu veux entendre, ça c’est l’hypocrisie. Ils font le contraire de ce qu’ils ont promis et tu vas être très triste, ça c’est la déception. Ils diront une chose à l’un et une autre à l’autre juste pour foutre la merde, ça c’est la duplicité. On dirait qu’ils font deux publicités différentes pour le même pot de yaourt. Toutes ces choses on te les fera et tu les feras parce que, te dira-t-on  tout le monde fait comme ça.

Finalement un jour, tu seras suffisamment grand, ces salopards de cheveux commenceront à se faire la malle, tu auras du poil aux aisselles et une sympathique demi-douzaine de factures qui attendent patiemment que ton salaire tombe. Tu te retourneras, regarderas ton parcours et tu te diras que ce n’est pas trop mal tout de même. Tu verras les choix que tu as faits et tu comprendras qu’ils t’ont mené là où tu es arrivé et que sans eux tu serais une personne différente. Tu contempleras les choses auxquelles tu as renoncées et tu te consoleras en te répétant qu’à défaut de t’en avoir appris plus sur qui tu es, elles t’auront mieux appris  qui tu n’es pas. Enfin, tu te diras que les responsabilités quand tu mets de côté l’aspect contraignant, cela t’attache le respect des gens à défaut de leur amour. Et ils te foutent royalement la paix quand tu fais bien ce que tu dois. Tu comprendras que les choix, mine de rien c’est sacrément important, ça te permet de faire le tri. Quand tu auras survécu à l’orage des déceptions, des mensonges, des trahisons et autres incongruités du comportement humain, tu verras que seuls les meilleurs resteront autour de toi. Ceux que tu appelleras légitimement la famille et les amis.

Un jour tu auras trente-trois putain de balais si, si, quand on est grand on a le droit de dire ça pour exprimer sa joie, et tu te diras qu’avoir l’âge du Christ ce n’est pas si traumatisant que ça, sauf quand on n’est pas dans les clous de sa vie (Alerte: jeu de mots) ; que la vie offre des possibilités infinies pourvu qu tu saches la regarder avec des yeux d’enfant. Tu te retrouveras comme le vieux con qui te parle, à écrire un billet sur un blog, désespoir ultime, pour expliquer à l’enfant de trois ans que tu as été que grandir ça peut être moche mais que ce n’est pas trop mal quand même.

Allez descends, allons taper dans un ballon. Mais avant, promets-moi une chose:

NE GRANDIS JAMAIS, C’EST UN PIEGE !

Nota: C’était mon anniversaire il y a deux jours, donc j’ai le droit d’écrire des gros mots dans mon billet.

Allez ciao,

Yann.

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C’est un piège !

A tous les jardiniers qui s’ignorent

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Source: hdwallpapers.move.pk

Un jour, il t’arrivera de vouloir accomplir quelque chose de plus grand que ce que tu as fait de ta vie jusque-là, quelque chose de plus grand que toi-même. Ce jour-là, tu mettras un plant en terre.

Jardiner est une activité reposante, délassante mais tu dois savoir que tous les planteurs n’ont pas la main verte. Tu apprendras que pour faire une belle plante, il faut du soleil, de la pluie, mais de l’ombre, de l’amour et de la patience aussi. Lorsque tu sors sous le ciel radieux, prends garde aux oiseaux, de peur qu’ils ne mangent le semis. De la même façon tu t’inquiéteras lorsque le bourgeon sortira de terre, et des saisons durant, ton sommeil sera troublé par moult dangers que tu auras aperçus dans les nuances de l’azur.

Jardinier, tu veilleras. Tu veilleras près de la terre nourricière, épiant tout mouvement dans l’obscure nuit, craignant les atermoiements des cieux. Tous les matins, tu guetteras les signes annonciateurs de l’éclosion. Mille fois, tu t’en retourneras sans réponse. Et puis ce matin-là vaudra toutes les attentes, toutes les sueurs froides, toutes les tempêtes sous ton chapeau de paille. Ce matin-là, dans toute sa noblesse, comme si tout lui était dû, le bourgeon apparaîtra. Minuscule et superbe, il appellera les regards, exigera l’admiration et narguera ton émerveillement. Tu auras beau arrosé la graine, nourrir le sol d’engrais, la poussée du bourgeon t’échappera, car depuis la nuit des temps, c’est un conseil secret qui n’appartient qu’à la graine et à sa terre. Elles feront tout, ne te laissant que le choix de t’inventer toi-même, t’engendrer parmi les amoureux des coteaux exposé au levant, t’appeler jardinier, si tu le veux, si tu le peux. Elles n’en n’ont cure.

Dès lors, tu arroseras de plus belle, parsèmeras de ton attention les recoins du jardin. Tu donneras beaucoup, recevras si peu. Et pourtant cela t’empliras d’une joie indicible. Tu admireras ta plante qui se dresse délicatement au-dessus du sol, tu t’émouvras de sa fragilité, et elle rira de ton émotion.

Plante qui pousse peut rapidement devenir herbe folle. Tu improviseras donc un tuteur pour l’élever haut dans le ciel. Avec les saisons, tu élagueras çà et là les branches difformes ou impropres. Tu éloigneras avec véhémence moucherons et pucerons. Puis tu arroseras, sans cesse, toujours, avec plus d’eau, plus longtemps. Et quand elle se fera indocile ta plante, inlassablement, tu retourneras les feuilles vers le soleil, qu’elles se gorgent de lumière et de ciel. Elle en viendra à jurer contre le soleil, et toi patiemment, tu garderas l’œil rivé à ton but.

Puis les printemps succédant aux automnes, les feuillages verts faisant suite aux feuillages de feu, ta plante étendra ses bras au-dessus du jardin. Elle te tutoiera du haut des cimes et tu regarderas avec fierté ses branches se lancer à l’assaut du firmament. Elle se sera profondément ancrée dans le sol, plongeant ses racines dans les abîmes pour se nourrir goulument de la générosité de la nature, elle aura découvert une quelconque nappe sous-terraine et n’attendra plus ton arrosage quotidien. Lorsque le soleil brilla fort, les dimanches tu goûteras ton pastis avec famille et amis, refaisant le monde encore et encore, assis à son ombre. Ta jolie plante sera devenue un arbre majestueux. Il portera du fruit, parce que c’est ce qu’attend tout jardinier de sa graine. Du fruit coloré et juteux. Ce jour-là tu seras fier car ton travail n’aura pas été vain.

Mais pour l’heure, tu es étendu, fumant une énième cigarette, ou consultant nonchalamment ton téléphone. Tu es si loin de t’imaginer que la plus grande aventure de toute ta vie vient de commencer : tu viens de faire l’amour, tu as planté ta graine. Un jardinier vient de naître.

  • J’ajoute à ce texte, la musique que j’ai écoutée en l’écrivant. Cette chanson me fait toujours penser à ma petite plante à moi, celle pour qui je me bats tous les jours, celle pour qui je forme une armée à moi seul. Mo, this text is for you.
A tous les jardiniers qui s’ignorent

Moïse

Source:magophotography.files.wordpress.com
Source:magophotography.files.wordpress.com

Carrefour Dekon, jeudi après-midi. Je suis en retard, très en retard n’est pas un euphémisme. Il fait une chaleur infernale comme ces dernières semaines à Lomé. La légende populaire dit que Dieu aurait ouvert la fenêtre de l’enfer sur Lomé pour que les gens (« LES GENS ») se repentissent au plus vite du péché qu’ils sont le point de commettre encore une fois contre le peuple togolais. Bref.

Je suis tout à ma réflexion, tendu vers l’objectif de mon déplacement quand ils arrivent en courant, traversant la file de véhicules, tel un essaim bourdonnant pour se coller contre la vitre. Ils tiennent une multitude d’objets que je n’achète jamais de toute façon. Je ne les regarde quasiment jamais non plus de toute façon, ces petits vendeurs à la sauvette. Mais parfois une fois suffit. Cette fois-ci aura suffi.

Il arrive de derrière, il est plus grand, sûrement plus âgé que les autres. Il a de l’autorité : il ne dit rien mais les autres s’écartent devant lui. Il se baisse et se retrouve à une vingtaine de centimètres de mon visage. Je le regarde, lui aussi. Puis il dégaine un petit sourire : « Patron, tu ne veux rien m’acheter ? J’ai tout ce qu’il te faut pour la voiture, hein ! » Celui-là c’est un Monsieur. Je baisse la vitre, mais cela ne me suffit pas, je relève mes lunettes de soleil. Mais je secoue poliment la tête : « Non je ne veux rien, merci. »

Je m’apprête à remonter la vitre quand il me fait signe d’arrêter. Son regard s’éclaire, le sourire s’élargit : « Patron, s’il te plaît prends moi quelque chose. Je t’en prie ! » Je lui rappelle que je n’avais besoin de rien. Et d’un coup l’éclair disparaît, il fait mine de se renfrogner. Il est déçu. Je suis déçu de l’avoir déçu. Alors je veux me rattraper.

  • C’est quoi ton prénom ?
  • Mosé !

C’est la traduction éwé de Moïse. Ce jeune homme s’appelle Moïse. Pourtant la vie ne l’a pas sauvé des flots de la pauvreté.

Alors s’engage la discussion. Moïse est loquace. Il vend tous les jours à ce carrefour, voit passer toutes les voitures de Lomé. Il est le chef de l’ « équipe ». Les autres sont ses « petits » et c’est lui qui les protège. Moïse est fier et porte le menton haut. Il m’explique les mésaventures de la rue : les chauffards qui manquent de les écraser chaque jour, les chauffeurs indélicats qui repartent sans payer parce que le feu est passé au vert, les vendeurs plus âgés qui viennent périodiquement les chasser de leur emplacement. « Moi ça ne me fait pas peur, je suis habitué, c’est les petits qui courent ». Il n’a peur de rien Moïse, même de poser sa main sur le rebord de la vitre pour mieux me parler. Le soleil ne brûle pas Moïse, c’est lui qui éclaire la rue, cette rue. Moïse ne pleure pas la nuit, ce sont les larmes qui le supplient de les libérer. Il ne reçoit pas de coups pour avoir mal surveillé ses petits qui ont perdu de la marchandise. Non, c’est lui qui se sacrifie pour la meute.  Il ne porte pas de tenue délavée, Moïse est juste swagg dans des couleurs plus pâles. Moïse ne sourit pas, il rend juste hommage à la vie qui est si ingrate envers ce petit soldat.

Moïse est impressionnant par son vocabulaire mais bien plus par la force avec laquelle il lâche ses mots simples, la combativité qui brille dans son regard. Il parle un argot dont je ne saisis pas la moitié, ce que je comprends par contre c’est sa détermination à s’en sortir.  Je suis encore à l’écouter quand il m’interpelle brutalement : « Patron, si tu ne vas rien m’acheter, je ne veux pas perdre mon temps, laisse-moi partir. » Je souris, embarrassé. Je vous avais dit que Moïse avait de l’autorité. Il a juste honte de s’être un peu trop confié. Je mets la main à la poche et je sors un billet. Il vaut plus cher que la plupart des articles que Moïse vend mais pas suffisamment cher pour la leçon de vie que je viens de prendre en pleine poire. Il empoche le billet avec avidité et me propose de me donner quelque chose en échange, je refuse poliment d’un geste de la main. Et il disparaît de mon champ de vision aussi vite qu’il est apparu. Il ne dit pas merci, je m’en fiche.

Dans cette ville qui s’agrandit à vue d’œil, il y a cette classe moyenne émergente si encline à consommer, accumuler. Cette classe qui fait sa vie, Moïse n’en fera probablement jamais partie, je prie que le Ciel me démente. Moïse n’est pas pressé de vivre, il se bat juste pour survivre.

Moïse tient le serpent d’airain et le soleil mord moins fort sur les talons de ses petits camarades. De jour comme de nuit, il tient le bâton et son petit peuple le suit sans broncher. Il traverse le désert fièrement, de feu rouge en feu rouge sans jamais voir la terre que personne ne lui a jamais promise se profiler à l’horizon.

Je suis repassé quelques fois à ce carrefour depuis une dizaine de jours, je lève la tête, je fouille du regard. Je n’ai plus jamais revu Moïse.

Non, la vie n’a pas sauvé Moïse des eaux de la pauvreté. Mais Moïse m’a sauvé moi, des eaux de l’indifférence

Moïse

Annie et le regard de l’enfant

Crédit:http://vb.al-zen.com/
Crédit:http://vb.al-zen.com/

Elle était dans cette voiture qui l’amenait vers leur demeure chic dans la banlieue Est de Lomé. Là assise à côté de cet homme qu’elle aimait peu- l’avait-elle jamais aimé-elle fixait droit la route qui défilait au gré des lampadaires allumés ou éteints. Elle était perdue dans ses pensées quand au rond point de la Stella Maris, un motard se porta à sa hauteur, le corps penché au maximum de ce qui était possible sans perdre l’équilibre. A peine sorti de ce large virage, l’homme à moto lui jette un regard histoire de reluquer la passagère. Il fallait dire qu’elle avait de l’allure Annie. La quarantaine largement entamée, elle semblait avoir trouvé un compromis avantageux avec le temps. Leur regard se croisèrent et Annie en fut troublée. Un frisson la parcourut jusqu’au bas-ventre et elle ressentit ce qu’elle n’avait plus ressenti depuis de nombreuses années. A mesure que le motard s’éloignait à toute vitesse dans un vacarme assourdissant, son souvenir revenait hanter Annie. Oui lui, le sujet de son désir et de son désarroi venait de faire un retour fracassant dans sa tête.

Alors elle s’abandonna à sa douce rêverie, une fois de plus. Où était-il? Que faisait-il? Pensait-il à elle? Comment s’appelait-il? Autant de questions qu’elle s’était interdites de poser. Elle n’était pas de ces femmes indécises, éternelles jouets des décisions de leur mari. Elle se voyait comme un roc insubmersible, Annie. Sa longue expérience et sa réussite sociale lui renvoyaient régulièrement l’image de ce succès qu’elle avait bâti au fil des années, fonçant tête baissée dans les défis sans se laisser distraire ni par la vie ni par un quelconque amour qui, se disait-elle ne serait qu’une désagréable distraction entre son ambition et elle. Mais ce soir-là, elle n’était plus Annie, la conquérante, elle était redevenue Annie, la vaincue. Celle qu’elle s’était évertuée à faire taire dans sa propre histoire.

Elle n’avait pas toujours été celle que tout le monde connaissait à Lomé, la femme belle et imposante de cet héritier de belle lignée. Une vingtaine d’années plus tôt, Annie était une jeune femme comme les autres. Fille d’une famille de la classe moyenne dans une ville en proie à des troubles politiques, elle pouvait s’estimer chanceuse d’avoir pu poursuivre de belles études à l’étranger. Ses grands yeux en amande et sa stature altière avaient fait d’elle un véritable objet de convoitise, la responsable de dizaines de draps souillés par des jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence. Et quand elle racontait cette histoire que peu de personnes connaissaient en vérité, elle disait invariablement: « A d’autres il est arrivé un décès familial, une opportunité manquée, à moi il est arrivé…l’amour… quelle stupidité! » Un homme avait croisé son chemin. Il avait tout pour lui plaire mais il avait l’anneau au mauvais doigt. De résistance molle, en appétit de la tentation, elle avait fini par accepter le baiser de la passion et elle l’embrasa sans rien laisser autour. Cette histoire avait duré quelques mois de folie et pourtant jusqu’aujourd’hui elle la maudissait. Annie n’avait découvert la délicatesse de la situation de maîtresse que quand elle est tombée enceinte. Il l’a rassurée, ensuite pressée d’avorter, puis violentée et enfin abandonnée. Il était son seul ami et elle s’est retrouvée livrée à elle-même dans cette grande ville à l’étranger.

Trop jeune et paniquée, elle avait fini par accoucher une longue nuit d’orage. Elle s’en souvenait encore parce que cela avait décidé du reste de sa vie: elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire alors elle a confié son sort au destin: « Si une goutte de pluie touche le carré supérieur gauche du vitrage de ma chambre, je saurai quoi faire ». La goutte tarda. Annie s’endormit. A son réveil aux aurores, elle ouvrit à peine l’œil quand elle constata que sept petites gouttes de pluie avaient laissé une petite traînée de leur passage sur le vitrage. Elle savait quoi faire. Elle se leva précipitamment, rassembla ce qui lui appartenait dans cette chambre qui n’était pas la sienne. Elle prit le bébé qui dormait dans son berceau près de son lit. Elle l’embrassa longuement et le reposa dans le berceau. Elle lui chanta une berceuse. L’enfant semblait s’endormir quand il rouvrit les yeux comme dans un réflexe de survie. Elle lui caressa son petit ventre et il se rendormit. Elle quitta la chambre peu après. Elle ne pleura pas, ne se précipita pas. Elle venait de laisser un présent gênant derrière elle. Annie ne revit jamais son fils ni ne sut ce qu’il était devenu. Elle n’eut jamais d’autre enfant et recherchait constamment dans les regards des inconnus, celui qu’elle avait fui.

Ce regard elle avait cru le voir dans les yeux de ce motard ce soir-là, mais il n’était pas son fils. Elle posa la main sur la cuisse de son mari qui conduisait. Il la prit, l’embrassa et lui sourit malgré la fatigue. Annie se dit intérieurement: « Rentrons chez nous, au moins je t’ai toi… »

Annie et le regard de l’enfant

J’ai rendez-vous avec l’avenir

Notre premier contact

Je suis allongé. Il ne fait pas encore jour. Des flashs de la veille me reviennent. Et dans le flot je fais le tri entre ce qui relève du fantasme et ce qui est de l’ordre du réel. Je poursuis ce petit exercice fort plaisant d’équilibriste jusqu’au moment fatidique où je parviens à la conclusion, dans un élan de lucidité que ce que j’ai vécu la veille était bien vrai. D’ailleurs deux appels manqués et trois SMS attendant patiemment que je sorte de ma léthargie sont là pour me le confirmer. Donc tout ceci était réel… C’est bien beau mais j’ai peu dormi de la nuit donc je flemmarde encore une petite heure au lit.

Je me douche et je rêve à nouveau. La douche traîne en longueur et je finis par y mettre fin, gagné par une soudaine excitation. Quelques instants après, je me retrouve à arpenter le couloir de la maison. Je téléphone, je souris tout seul, j’attrape un jeans et là j’ouvre Facebook pour poster un texte banal, histoire de ne pas trop en dire. Quelques minutes plus tard, je poste un texte plus long. Je mets une photo? Non, je n’en mets pas. Ce n’est pas utile. Les notifications commencent à pleuvoir. Je suis en retard… Je ne peux pas me permettre d’être en retard aujourd’hui. J’ai rendez-vous avec une personne très importante que je connais à peine. Avouez que ça fait mauvais genre d’être en retard dans ce genre de situation. Tiens pour marquer le coup je vais même mettre un vêtement neuf: des occasions pareilles le valent bien, cela ne se produit pas tous les jours.

Et je me mets enfin en route. Aujourd’hui, rien ne saurait entamer ma bonne humeur. Ni les piétons imprudents ni les « zémidjans » qui te coupent la route sans prévenir. Rien, je dis!  Puis je constate que la route est quand même sacrément longue (relativité, quand tu nous tiens).  Je traverse Lomé à grande vitesse avec ce sentiment diffus d’être unique ce jour-là. Tous ces inconnus qui croisent furtivement ton regard et qui ne savent pas que tu es unique. A la réflexion, je m’en moque un peu. J’ai rendez-vous avec quelqu’un pour qui je suis unique et je veux qu’il le sache dès le premier contact, qui ne sera plus vraiment le premier puisque nous nous sommes connus et un peu apprivoisés la veille.

C’est bon, j’y suis! Tout le monde me salue avec le sourire et les yeux brillants. Je passe le petit couloir et j’entre sans frapper. Et là, je suis définitivement convaincu que c’est vrai. Il est là mais il ne m’attend pas. J’embrasse ma fiancée et prend de ses nouvelles, juste pour la forme parce que ces informations-là tu les obtiens avec certitude en regardant dans ses yeux pétillants mais fatigués. Je me lave longuement et méticuleusement les mains et les avant-bras.  Puis je prends une grande respiration: c’est le moment dont j’ai rêvé des mois durant. Elle me le tend et j’ouvre les bras, et j’ai l’impression qu’il s’y cache. Je tiens mon fils dans mes bras pour la toute première fois. Et j’ai su tout de suite comment faire. Pas de gêne ni de maladresse. J’avais l’impression qu’on s’était toujours connu.

Morgan était né la veille en début d’après-midi. J’étais assis sur le lit de celle est devenue depuis ma femme. Je mettais les dernières lignes au Journal que j’ai tenu durant les neuf mois de la grossesse pour pouvoir le donner un jour à celui dont c’était le début de l’histoire. J’avais fini mais je ne tenais pas en place. Alors j’ai marché jusqu’au portail de la clinique. C’est à ce moment que tu te dis que dans le scénario idéal tu devrais être entrain de fumer une clope mais je tenais trop à ma santé pour me lancer dans ce genre de commerce dangereux. Je reviens m’asseoir. Ma femme est en salle d’opération depuis près d’une demi-heure quand j’entends. Je ne suis pas sûr donc je me lève, droit comme un trait, la façon dont tu te lèves quand tu bavardes en douce et le prof cite ton nom. Je me dirige vers la porte quand les tantes de ma femme viennent vers moi avec un grand sourire: « Tu as entendu ? – Oui je crois! » Et là elles me congratulent: « Félicitations, Papa! » Papa, c’était donc ça. Je comprendrais par la suite que c’est comme ça qu’on m’appellerait bien souvent. J’ai les jambes qui tremblent un peu. La conscience soudaine des responsabilités sans doute mais aussi le bonheur tout simplement. Et puis cette inquiétude soudaine. Comment va ma femme ? J’ai bien entendu le bébé et pendant que de l’autre côté de la porte je l’entendais hurler son mal de vivre et qu’on s’affairait autour de lui, je m’inquiétais. S’occupe-t-on bien d’elle ? Est-ce qu’elle va tout simplement bien? La vie m’a joué tellement de sales tours qu’elle n’était pas à ça près: une naissance et un drame le même jour. Plus d’un quart d’heure après, un infirmier sort. Je me jette sur lui. Il me rassure, tout s’est bien passé.

Alors tu as le cœur qui gonfle, tu respires mal comme si tes poumons s’étaient rétrécis. Et tu souris comme un idiot. Tu as même envie de crier, mais les gens polis ne font pas ça alors tu t’abstiens. Tu bouillonnes d’impatience. La situation est similaire à quand quelqu’un que tu attends depuis longtemps atterri à l’aéroport de Lomé et que tu es dans le hall de l’aérogare pendant qu’il doit attendre de récupérer ses bagages et passer les contrôles douaniers. L’émotion est pareille. Tu sais qu’il est là quelque part mais tu ne le vois pas.

Morgan avait fait un long voyage de neuf mois pour venir jusqu’à nous. Une grossesse merveilleuse sans une seule nausée matinale, plein de moments de complicité et de tendresse venaient de prendre fin. C’était un peu la fin de notre histoire à deux. Nous étions désormais trois. Nous sommes devenus une famille. Nous sommes devenus parents. Je ferai la connaissance de mon fils endormi quelques minutes plus tard. Je me penche sur son berceau mais j’ai l’impression de ne pas assez le voir alors je me baisse et entre les barreaux je passe ma main. Je lui touche la joue. Je retire aussitôt mon doigt, peur de l’abîmer. Et je recommence: je passe mon doigt sur la paume de sa main et là, il s’est produit, le genre de trucs que tu vois dans un film et dont tu rêves secrètement. Il referme sa main sur mon index et il ouvre doucement les yeux. On se regarde et là je lui parle. « Je m’appelle Yannick et si tu le veux bien je serai ton père pour les… voyons…cinquante années et plus qui viennent, qu’en dis-tu ? »

Ma présentation a sans doute convaincu puisque j’ai été pris pour le job: Papa à plein temps. Je n’oublie pas de marquer à la fin du journal:

« Ce 07 Février 2013, ton voyage commence et je serai là pour t’accompagner. Bienvenue Morgan. »

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Morgan. Et je revis dans ma tête tous ces événements en me disant: « Que de chemin parcouru ! » Ce sont 12 mois pleins qui se sont écoulés. 52 semaines de changements, 365 jours de croissance, 8760 heures de tendresse, 525600 minutes d’une aventure trépidante entre bains animés, pleurs d’inquiétude ou de frustration, fous rires, 31536000 secondes où je n’ai pas cessé de penser à comment faire de toi le meilleur des hommes. Un jour tu seras assez grand pour ouvrir cette page tout seul dans un navigateur web. Ce jour-là, je veux que tu saches en lisant ceci, que rien ne m’a apporté plus de bonheur dans la vie que de te prendre dans mes bras, que rire avec toi aura été la meilleure thérapie à tous mes doutes et que par-dessus tout je t’aime parce que tu es toi, ma source parfaite et constante d’émerveillement.

J’ai rendez-vous avec l’avenir