C’est un piège !

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My three-year-old self

P’tit Yann, viens sur les genoux de Tonton, il faut qu’on parle.

Depuis un certain temps, tu commences toutes tes phrases par « quand je serai grand… », je t’écoute, et je souris tendrement. Aussi sûr que les feuilles des arbres après la saison des pluies jaunissent, aussi certain que tout objet qui s’élance dans les airs finit par redescendre sauf au Bénin, tu seras grand. Un jour. Dans pas longtemps. Tu seras grand.

Je ne serai peut être plus là pour que tu me racontes les quelques découvertes fantastiques et les nombreuses déconvenues que tu auras traversées. Mais sache que je serai de tout cœur avec toi et que je t’adresserai même si tu ne le verras pas le même sourire tendrement amer que j’ai sur le visage en ce moment.

Vois-tu mon petit père, grandir n’est pas sans danger. Demande à Bambi, il te dira. Le plus grand d’entre eux est sans doute celui que les adultes nomment brutalement « le choix ». Tu as entendu comment le mot siffle derrière ton oreille ? Aujourd’hui, tu as à choisir entre mettre la culotte bleue fluo et le pantalon orange que tu aimes tant. Compote de pomme ou de banane ? Tu trouves ça dur n’est-ce pas ? Pourtant ce sont-là deux choses que tu aimes bien. Dans quelques années, tu apprendras que le champ de tes choix ne s’étendra plus entre deux exquises possibilités mais entre une que tu aimes moins et une autre que tu aimes encore moins, entre une qui ne te plaît que moyennement et une que tu n’aimes pas du tout. Tu n’as pas compris de quoi je parlais ? Voici des exemples concrets: utiliser les 5.000F qui te restent en poche pour payer un forfait internet qui marche un octet sur deux ou soudoyer l’agence de police qui vient de t’arrêter parce que tu conduis une moto sans plaque d’immatriculation. Ou encore choisir entre un stage de deux ans à 30.000F ou un CDD à 50.000F pendant 6 mois. Ne rêve pas de CDI, nous dormirons tous mieux le soir. Université de Lomé ou de Kara ? Je te préviens, les mêmes conditions exécrables t’y attendent. A Kara, ça a juste l’odeur du moins vieux.

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In your face !

Autant que choisir c’est renoncer, grandir c’est renoncer aussi. Si tu suis ma logique, grandir c’est donc choisir. Bon, à 3 ans je ne m’imagine pas que tu comprennes forcément ce processus d’identification mathématique mais retiens-le comme ça. Note-le s’il le faut. Ah j’oubliais, tu ne sais pas écrire, petit veinard parce que c’est avec ça que viennent tous les autres merdes. Plus tu grandiras, plus tu te rendras compte que tous les rêves ne sont pas possibles: tu ne peux pas être avocat et docteur, tu ne peux pas être vétérinaire et pompier en même temps, tu ne peux pas être footballeur et multimilliardaire en même temps, mais ça #EtooPeut. Pourquoi tu ne peux pas ? Bah, parce que c’est comme ça, il faut faire des choix mon petit pote !

Et puis, il y a cette chose insidieuse qu’on ne te dira pas mais que tout le monde attendra de toi: les responsabilités, les assumer notamment. Alors, comment t’expliquer ? Assumer les responsabilités en fait c’est ce que tu es censé faire dans une situation donnée, que tu sois préparé ou pas, que tu sois prêt ou pas, que tu sois d’accord ou pas. Assumer ses responsabilités c’est ce que tu dois faire pour que tout le monde soit content même si ça ne t’enchante pas mon petit vieux. Les grands disent qu’il faut faire ces choses parce qu’elles sont « nécessaires » Et crois-moi, ça va bien te serrer ! Tu reçois des factures ? Tu paies et dans les temps stp ! Tu casses le pare-brise du voisin en essayant de glisser une invitation à ta fête-surprise, bah tu paies. Tu mets la petite graine dans la zezette de Bérénice (bon là, tu ne peux pas mais dans quelques années on en reparle) ? Tu te présentes chez son papa fou de rage et tu lui dis que c’est toi le jardinier. Tu vois un peu ?

Je constate que tu rigoles moins là. Pourtant ce n’est pas fini, ça n’a même pas encore commencé. Tu te rappelles la dernière fois, je t’ai dit que je viendrais te chercher pour aller manger une glace et puis je ne suis jamais venu. Tu as pleuré n’est-ce pas ? Ne joue pas au dur avec moi, ta maman m’a dit que depuis il n’y a plus de kleenex dans la maison. Tu vois ce genre de choses, les adultes se le font entre eux, tous les jours. Ils disent le contraire de ce qu’ils voient, ça s’appelle le mensonge. Ils ne disent pas le fond de leur pensée et se contentent de te dire ce que tu veux entendre, ça c’est l’hypocrisie. Ils font le contraire de ce qu’ils ont promis et tu vas être très triste, ça c’est la déception. Ils diront une chose à l’un et une autre à l’autre juste pour foutre la merde, ça c’est la duplicité. On dirait qu’ils font deux publicités différentes pour le même pot de yaourt. Toutes ces choses on te les fera et tu les feras parce que, te dira-t-on  tout le monde fait comme ça.

Finalement un jour, tu seras suffisamment grand, ces salopards de cheveux commenceront à se faire la malle, tu auras du poil aux aisselles et une sympathique demi-douzaine de factures qui attendent patiemment que ton salaire tombe. Tu te retourneras, regarderas ton parcours et tu te diras que ce n’est pas trop mal tout de même. Tu verras les choix que tu as faits et tu comprendras qu’ils t’ont mené là où tu es arrivé et que sans eux tu serais une personne différente. Tu contempleras les choses auxquelles tu as renoncées et tu te consoleras en te répétant qu’à défaut de t’en avoir appris plus sur qui tu es, elles t’auront mieux appris  qui tu n’es pas. Enfin, tu te diras que les responsabilités quand tu mets de côté l’aspect contraignant, cela t’attache le respect des gens à défaut de leur amour. Et ils te foutent royalement la paix quand tu fais bien ce que tu dois. Tu comprendras que les choix, mine de rien c’est sacrément important, ça te permet de faire le tri. Quand tu auras survécu à l’orage des déceptions, des mensonges, des trahisons et autres incongruités du comportement humain, tu verras que seuls les meilleurs resteront autour de toi. Ceux que tu appelleras légitimement la famille et les amis.

Un jour tu auras trente-trois putain de balais si, si, quand on est grand on a le droit de dire ça pour exprimer sa joie, et tu te diras qu’avoir l’âge du Christ ce n’est pas si traumatisant que ça, sauf quand on n’est pas dans les clous de sa vie (Alerte: jeu de mots) ; que la vie offre des possibilités infinies pourvu qu tu saches la regarder avec des yeux d’enfant. Tu te retrouveras comme le vieux con qui te parle, à écrire un billet sur un blog, désespoir ultime, pour expliquer à l’enfant de trois ans que tu as été que grandir ça peut être moche mais que ce n’est pas trop mal quand même.

Allez descends, allons taper dans un ballon. Mais avant, promets-moi une chose:

NE GRANDIS JAMAIS, C’EST UN PIEGE !

Nota: C’était mon anniversaire il y a deux jours, donc j’ai le droit d’écrire des gros mots dans mon billet.

Allez ciao,

Yann.

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C’est un piège !

J’ai rendez-vous avec l’avenir

Notre premier contact

Je suis allongé. Il ne fait pas encore jour. Des flashs de la veille me reviennent. Et dans le flot je fais le tri entre ce qui relève du fantasme et ce qui est de l’ordre du réel. Je poursuis ce petit exercice fort plaisant d’équilibriste jusqu’au moment fatidique où je parviens à la conclusion, dans un élan de lucidité que ce que j’ai vécu la veille était bien vrai. D’ailleurs deux appels manqués et trois SMS attendant patiemment que je sorte de ma léthargie sont là pour me le confirmer. Donc tout ceci était réel… C’est bien beau mais j’ai peu dormi de la nuit donc je flemmarde encore une petite heure au lit.

Je me douche et je rêve à nouveau. La douche traîne en longueur et je finis par y mettre fin, gagné par une soudaine excitation. Quelques instants après, je me retrouve à arpenter le couloir de la maison. Je téléphone, je souris tout seul, j’attrape un jeans et là j’ouvre Facebook pour poster un texte banal, histoire de ne pas trop en dire. Quelques minutes plus tard, je poste un texte plus long. Je mets une photo? Non, je n’en mets pas. Ce n’est pas utile. Les notifications commencent à pleuvoir. Je suis en retard… Je ne peux pas me permettre d’être en retard aujourd’hui. J’ai rendez-vous avec une personne très importante que je connais à peine. Avouez que ça fait mauvais genre d’être en retard dans ce genre de situation. Tiens pour marquer le coup je vais même mettre un vêtement neuf: des occasions pareilles le valent bien, cela ne se produit pas tous les jours.

Et je me mets enfin en route. Aujourd’hui, rien ne saurait entamer ma bonne humeur. Ni les piétons imprudents ni les « zémidjans » qui te coupent la route sans prévenir. Rien, je dis!  Puis je constate que la route est quand même sacrément longue (relativité, quand tu nous tiens).  Je traverse Lomé à grande vitesse avec ce sentiment diffus d’être unique ce jour-là. Tous ces inconnus qui croisent furtivement ton regard et qui ne savent pas que tu es unique. A la réflexion, je m’en moque un peu. J’ai rendez-vous avec quelqu’un pour qui je suis unique et je veux qu’il le sache dès le premier contact, qui ne sera plus vraiment le premier puisque nous nous sommes connus et un peu apprivoisés la veille.

C’est bon, j’y suis! Tout le monde me salue avec le sourire et les yeux brillants. Je passe le petit couloir et j’entre sans frapper. Et là, je suis définitivement convaincu que c’est vrai. Il est là mais il ne m’attend pas. J’embrasse ma fiancée et prend de ses nouvelles, juste pour la forme parce que ces informations-là tu les obtiens avec certitude en regardant dans ses yeux pétillants mais fatigués. Je me lave longuement et méticuleusement les mains et les avant-bras.  Puis je prends une grande respiration: c’est le moment dont j’ai rêvé des mois durant. Elle me le tend et j’ouvre les bras, et j’ai l’impression qu’il s’y cache. Je tiens mon fils dans mes bras pour la toute première fois. Et j’ai su tout de suite comment faire. Pas de gêne ni de maladresse. J’avais l’impression qu’on s’était toujours connu.

Morgan était né la veille en début d’après-midi. J’étais assis sur le lit de celle est devenue depuis ma femme. Je mettais les dernières lignes au Journal que j’ai tenu durant les neuf mois de la grossesse pour pouvoir le donner un jour à celui dont c’était le début de l’histoire. J’avais fini mais je ne tenais pas en place. Alors j’ai marché jusqu’au portail de la clinique. C’est à ce moment que tu te dis que dans le scénario idéal tu devrais être entrain de fumer une clope mais je tenais trop à ma santé pour me lancer dans ce genre de commerce dangereux. Je reviens m’asseoir. Ma femme est en salle d’opération depuis près d’une demi-heure quand j’entends. Je ne suis pas sûr donc je me lève, droit comme un trait, la façon dont tu te lèves quand tu bavardes en douce et le prof cite ton nom. Je me dirige vers la porte quand les tantes de ma femme viennent vers moi avec un grand sourire: « Tu as entendu ? – Oui je crois! » Et là elles me congratulent: « Félicitations, Papa! » Papa, c’était donc ça. Je comprendrais par la suite que c’est comme ça qu’on m’appellerait bien souvent. J’ai les jambes qui tremblent un peu. La conscience soudaine des responsabilités sans doute mais aussi le bonheur tout simplement. Et puis cette inquiétude soudaine. Comment va ma femme ? J’ai bien entendu le bébé et pendant que de l’autre côté de la porte je l’entendais hurler son mal de vivre et qu’on s’affairait autour de lui, je m’inquiétais. S’occupe-t-on bien d’elle ? Est-ce qu’elle va tout simplement bien? La vie m’a joué tellement de sales tours qu’elle n’était pas à ça près: une naissance et un drame le même jour. Plus d’un quart d’heure après, un infirmier sort. Je me jette sur lui. Il me rassure, tout s’est bien passé.

Alors tu as le cœur qui gonfle, tu respires mal comme si tes poumons s’étaient rétrécis. Et tu souris comme un idiot. Tu as même envie de crier, mais les gens polis ne font pas ça alors tu t’abstiens. Tu bouillonnes d’impatience. La situation est similaire à quand quelqu’un que tu attends depuis longtemps atterri à l’aéroport de Lomé et que tu es dans le hall de l’aérogare pendant qu’il doit attendre de récupérer ses bagages et passer les contrôles douaniers. L’émotion est pareille. Tu sais qu’il est là quelque part mais tu ne le vois pas.

Morgan avait fait un long voyage de neuf mois pour venir jusqu’à nous. Une grossesse merveilleuse sans une seule nausée matinale, plein de moments de complicité et de tendresse venaient de prendre fin. C’était un peu la fin de notre histoire à deux. Nous étions désormais trois. Nous sommes devenus une famille. Nous sommes devenus parents. Je ferai la connaissance de mon fils endormi quelques minutes plus tard. Je me penche sur son berceau mais j’ai l’impression de ne pas assez le voir alors je me baisse et entre les barreaux je passe ma main. Je lui touche la joue. Je retire aussitôt mon doigt, peur de l’abîmer. Et je recommence: je passe mon doigt sur la paume de sa main et là, il s’est produit, le genre de trucs que tu vois dans un film et dont tu rêves secrètement. Il referme sa main sur mon index et il ouvre doucement les yeux. On se regarde et là je lui parle. « Je m’appelle Yannick et si tu le veux bien je serai ton père pour les… voyons…cinquante années et plus qui viennent, qu’en dis-tu ? »

Ma présentation a sans doute convaincu puisque j’ai été pris pour le job: Papa à plein temps. Je n’oublie pas de marquer à la fin du journal:

« Ce 07 Février 2013, ton voyage commence et je serai là pour t’accompagner. Bienvenue Morgan. »

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de Morgan. Et je revis dans ma tête tous ces événements en me disant: « Que de chemin parcouru ! » Ce sont 12 mois pleins qui se sont écoulés. 52 semaines de changements, 365 jours de croissance, 8760 heures de tendresse, 525600 minutes d’une aventure trépidante entre bains animés, pleurs d’inquiétude ou de frustration, fous rires, 31536000 secondes où je n’ai pas cessé de penser à comment faire de toi le meilleur des hommes. Un jour tu seras assez grand pour ouvrir cette page tout seul dans un navigateur web. Ce jour-là, je veux que tu saches en lisant ceci, que rien ne m’a apporté plus de bonheur dans la vie que de te prendre dans mes bras, que rire avec toi aura été la meilleure thérapie à tous mes doutes et que par-dessus tout je t’aime parce que tu es toi, ma source parfaite et constante d’émerveillement.

J’ai rendez-vous avec l’avenir