Annie et le regard de l’enfant

Crédit:http://vb.al-zen.com/
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Elle était dans cette voiture qui l’amenait vers leur demeure chic dans la banlieue Est de Lomé. Là assise à côté de cet homme qu’elle aimait peu- l’avait-elle jamais aimé-elle fixait droit la route qui défilait au gré des lampadaires allumés ou éteints. Elle était perdue dans ses pensées quand au rond point de la Stella Maris, un motard se porta à sa hauteur, le corps penché au maximum de ce qui était possible sans perdre l’équilibre. A peine sorti de ce large virage, l’homme à moto lui jette un regard histoire de reluquer la passagère. Il fallait dire qu’elle avait de l’allure Annie. La quarantaine largement entamée, elle semblait avoir trouvé un compromis avantageux avec le temps. Leur regard se croisèrent et Annie en fut troublée. Un frisson la parcourut jusqu’au bas-ventre et elle ressentit ce qu’elle n’avait plus ressenti depuis de nombreuses années. A mesure que le motard s’éloignait à toute vitesse dans un vacarme assourdissant, son souvenir revenait hanter Annie. Oui lui, le sujet de son désir et de son désarroi venait de faire un retour fracassant dans sa tête.

Alors elle s’abandonna à sa douce rêverie, une fois de plus. Où était-il? Que faisait-il? Pensait-il à elle? Comment s’appelait-il? Autant de questions qu’elle s’était interdites de poser. Elle n’était pas de ces femmes indécises, éternelles jouets des décisions de leur mari. Elle se voyait comme un roc insubmersible, Annie. Sa longue expérience et sa réussite sociale lui renvoyaient régulièrement l’image de ce succès qu’elle avait bâti au fil des années, fonçant tête baissée dans les défis sans se laisser distraire ni par la vie ni par un quelconque amour qui, se disait-elle ne serait qu’une désagréable distraction entre son ambition et elle. Mais ce soir-là, elle n’était plus Annie, la conquérante, elle était redevenue Annie, la vaincue. Celle qu’elle s’était évertuée à faire taire dans sa propre histoire.

Elle n’avait pas toujours été celle que tout le monde connaissait à Lomé, la femme belle et imposante de cet héritier de belle lignée. Une vingtaine d’années plus tôt, Annie était une jeune femme comme les autres. Fille d’une famille de la classe moyenne dans une ville en proie à des troubles politiques, elle pouvait s’estimer chanceuse d’avoir pu poursuivre de belles études à l’étranger. Ses grands yeux en amande et sa stature altière avaient fait d’elle un véritable objet de convoitise, la responsable de dizaines de draps souillés par des jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence. Et quand elle racontait cette histoire que peu de personnes connaissaient en vérité, elle disait invariablement: « A d’autres il est arrivé un décès familial, une opportunité manquée, à moi il est arrivé…l’amour… quelle stupidité! » Un homme avait croisé son chemin. Il avait tout pour lui plaire mais il avait l’anneau au mauvais doigt. De résistance molle, en appétit de la tentation, elle avait fini par accepter le baiser de la passion et elle l’embrasa sans rien laisser autour. Cette histoire avait duré quelques mois de folie et pourtant jusqu’aujourd’hui elle la maudissait. Annie n’avait découvert la délicatesse de la situation de maîtresse que quand elle est tombée enceinte. Il l’a rassurée, ensuite pressée d’avorter, puis violentée et enfin abandonnée. Il était son seul ami et elle s’est retrouvée livrée à elle-même dans cette grande ville à l’étranger.

Trop jeune et paniquée, elle avait fini par accoucher une longue nuit d’orage. Elle s’en souvenait encore parce que cela avait décidé du reste de sa vie: elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire alors elle a confié son sort au destin: « Si une goutte de pluie touche le carré supérieur gauche du vitrage de ma chambre, je saurai quoi faire ». La goutte tarda. Annie s’endormit. A son réveil aux aurores, elle ouvrit à peine l’œil quand elle constata que sept petites gouttes de pluie avaient laissé une petite traînée de leur passage sur le vitrage. Elle savait quoi faire. Elle se leva précipitamment, rassembla ce qui lui appartenait dans cette chambre qui n’était pas la sienne. Elle prit le bébé qui dormait dans son berceau près de son lit. Elle l’embrassa longuement et le reposa dans le berceau. Elle lui chanta une berceuse. L’enfant semblait s’endormir quand il rouvrit les yeux comme dans un réflexe de survie. Elle lui caressa son petit ventre et il se rendormit. Elle quitta la chambre peu après. Elle ne pleura pas, ne se précipita pas. Elle venait de laisser un présent gênant derrière elle. Annie ne revit jamais son fils ni ne sut ce qu’il était devenu. Elle n’eut jamais d’autre enfant et recherchait constamment dans les regards des inconnus, celui qu’elle avait fui.

Ce regard elle avait cru le voir dans les yeux de ce motard ce soir-là, mais il n’était pas son fils. Elle posa la main sur la cuisse de son mari qui conduisait. Il la prit, l’embrassa et lui sourit malgré la fatigue. Annie se dit intérieurement: « Rentrons chez nous, au moins je t’ai toi… »

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Annie et le regard de l’enfant