La femme invisible n’est plus

Crédit photo: www.afritorial.com
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Il vient des moments dans la vie où il faut marquer l’instant, prendre sa plume et graver le nom de gens pour qu’ils survivent au détour dans les tourbillons du temps. J’écris ici ces mots parce que j’ai peur d’oublier, de faire comme tous les autres, de t’oublier.

Bien sûr, tout ceci débuta un jour par « Ils se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Bien sûr, tout ceci commença par des promesses d’amour éternel et d’avenir certain. Bien sûr, ils se sont aimés un jour, du moins j’aime à le croire parce que cela tranquillise mon esprit angoissé.

Un jour, ils avaient été un couple, un tout. Ils avaient fait ce que les gens font, ils s’étaient unis, avaient eu des enfants. Ils avaient eu une vie ordinaire, de sourires et de pleurs. Ils avaient feuilleté les pages du quotidien avec le sourire mélancolique des gens qui voient la course du temps s’étirer.

Et puis il y a eu le retour au pays, l’amertume de la déception, la morsure de l’impuissance et puis … la résignation, cette coupe qu’on ne boit que quand plus aucun breuvage n’étanche les cris du cœur. Dans cette dénégation des époques qui mentent, des lendemains qui déchantent, ils avaient reçu l’injure suprême de la vie, le crachat chaud de ce destin indocile avec son rire imbécile au visage. Ils avaient perdu leur enfant.

Bien sûr, ils eurent d’autres enfants, un pied de nez ultime à cette vie insolente qui les narguait sans cesse. Mais plus rien ne fut jamais pareil. Depuis lors c’était installé entre eux cette gêne, ce non-dit qui vous creuse les entrailles comme un cancer jusqu’à bâtir un mur de silence entre eux. Ils vivaient sous le même toit, élevaient les enfants que la vie leur avait conservés sans plus jamais se regarder, sans plus jamais s’aimer.

Il devint amer. Elle fit semblant de ne pas le voir, c’était une phase, cela lui passerait, le temps ferait son œuvre. Il était irascible. Elle développa des trésors d’excuses pour lui pardonner. Il était froid. Elle était chaleureuse pour deux, illuminant le monde de son rire infini. Il ne voulait plus travailler. Elle se démena comme trente-six diables réunis pour mettre du pain sur la table, allant ça et là, vendant ses bijoux, multipliant les petits commerces qui s’éteignaient d’eux-mêmes. Elle le secoua avec la tendresse qui la caractérisait, il ne voulut pas.

Alors, certes le temps ne fit pas son œuvre, mais la lassitude, oui. Les enfants avaient grandi, ils avaient quitté le nid. En mal d’amour, elle aima Dieu. Elle Lui dévoua son existence, balayant la nef de la paroisse, multipliant les séances de prières. Elle était devenue folle de son Dieu, Il ne l’en aima pas plus. Lui, regardait tout cela sinon avec désapprobation, avec  de l’indifférence tout du moins. Il ne prierait aucun Dieu qui se satisfaisait de le voir vivre à genoux alors qu’il était taillé pour diriger les hommes.

Cette femme, tout le monde la connaissait pourtant peu étaient capable de lire la désespérance derrière ses yeux qui brillaient. Peu connaissaient son histoire. Elle vivait à côté à côté de nous, sans jamais à aucun moment vivre avec nous. Elle avait la dignité de nos mères, et le courage que seul l’abandon de la vie vous laisse. Elle s’inquiétait de tous et demandait des nouvelles de chacun. Jamais personne ne la visitait, ils avaient sans doute peur que la misère qui la frappait devienne contagieuse. Elle ne possédait rien, mais elle avait ce sourire que jamais la vie même dans son acharnement à la briser ne lui avait pas pris.

Elle avait le cœur fragile, mais elle l’avait dans la main. Ce jour-là, elle était revenue une énième fois de l’église. Il était là, sur la terrasse où il était invariablement posé. Ils s’étaient à peine salués. Elle voulait manger une omelette. La vie avait plus faim qu’elle. Elle ne ressortit jamais de la cuisine. La femme invisible est partie. Dieu l’a prise dans ses bras, apaisant ses douleurs et lui expliquant pourquoi Il s’était tu durant toutes ces années.  Je ne connaissais pas son prénom.

Bien sûr, j’ai ressenti une grande tristesse. Bien sûr, j’ai mon quotidien à penser. Bien sûr, je vais l’oublier. Alors je pose ce texte ici, pour que les tourbillons du temps ne la dévorent pas dans mon esprit.

Pour ne pas oublier.

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La femme invisible n’est plus

5 réflexions sur “La femme invisible n’est plus

  1. Que c’est bien écrit! C’est une bien triste histoire que tu racontes là. Je trouve tellement triste que nos mamans (et nos soeurs) se résignent à rester dans un couple qui n’a plus d’allure. Je ne comprendrai jamais ce phénomène. Au Sénégal ils appellent ça « mougne » ça veut dire subir. J’espère que cette femme a enfin trouvé la paix…
    Tu as une plume phénoménale!

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    1. Qu’est ce genre de compliments peut me toucher! Merci beaucoup à toi dont je ne connais toujours pas le prénom et que je refuse d’appeler G*ou! 🙂 Je pense que la pression sociale et la peur de l’inconnu pèsent beaucoup sur ces femmes qui ont peur de partir. Promouvoir l’autonomisation est une piste pour libérer toutes ces femmes qui se taisent depuis si longtemps.
      Merci de me lire si régulièrement, c’est un véritable honneur de te compter parmi mes lecteurs.

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  2. Je parlais justement de ces blogueurs talentueux avec ‘une plume phénoménale’ (pour emprunter le terme de Mme Gaou) quand je tombe sur ce billet. Je m’extasie seul quand je lis des billets pareils très bien écrits avec un français venu d’ailleurs dont vous seuls avez le secret. Je ne cesserai jamais de te jeter des fleurs pour tes écrits. Chapeau bas!
    C’est vraiment triste cette résignation de nos mamans face aux agissements de certains de nos papas. Tu l’as si bien dit, la pression sociale et l’amour des enfants sont généralement les raisons qui les rebutent à quitter cet ‘enfer’ et elles finissent par y laisser parfois la vie comme ‘la femme invisible’. Elles doivent penser quelque fois à leur propre bonheur pour ne pas finir résignée et désespérée dans un foyer où devait normalement régner la paix, la joie, l’amour…

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  3. Missebukpo Galvain dit :

    J’adore ce texte,mais seulement le texte et son style car l’histoire en soi est si triste , si touchante….. Une pensée pour toutes ces femmes qui au nom de la dignité et/ou par amour Restent au lieu de Partir; se laissent Mourir au lieu de recherche un Nouveau souffle de vie…..

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  4. bulldegum dit :

    Histoire très touchante et qui arrive malheureusement beaucoup trop souvent dans nos familles Africaines.
    L’amour des enfants, disent-ils.
    Mais je crois que chaque personne a droit à son bonheur.
    Je ne suis pas encore père, mais je ne suis pas partisan du fait de vivre exclusivement pour ses enfants, au détriment de sa santé, et de son bien-être.
    J’aime à croire que les enfants comprendront une fois adulte.

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