Moïse

Source:magophotography.files.wordpress.com
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Carrefour Dekon, jeudi après-midi. Je suis en retard, très en retard n’est pas un euphémisme. Il fait une chaleur infernale comme ces dernières semaines à Lomé. La légende populaire dit que Dieu aurait ouvert la fenêtre de l’enfer sur Lomé pour que les gens (« LES GENS ») se repentissent au plus vite du péché qu’ils sont le point de commettre encore une fois contre le peuple togolais. Bref.

Je suis tout à ma réflexion, tendu vers l’objectif de mon déplacement quand ils arrivent en courant, traversant la file de véhicules, tel un essaim bourdonnant pour se coller contre la vitre. Ils tiennent une multitude d’objets que je n’achète jamais de toute façon. Je ne les regarde quasiment jamais non plus de toute façon, ces petits vendeurs à la sauvette. Mais parfois une fois suffit. Cette fois-ci aura suffi.

Il arrive de derrière, il est plus grand, sûrement plus âgé que les autres. Il a de l’autorité : il ne dit rien mais les autres s’écartent devant lui. Il se baisse et se retrouve à une vingtaine de centimètres de mon visage. Je le regarde, lui aussi. Puis il dégaine un petit sourire : « Patron, tu ne veux rien m’acheter ? J’ai tout ce qu’il te faut pour la voiture, hein ! » Celui-là c’est un Monsieur. Je baisse la vitre, mais cela ne me suffit pas, je relève mes lunettes de soleil. Mais je secoue poliment la tête : « Non je ne veux rien, merci. »

Je m’apprête à remonter la vitre quand il me fait signe d’arrêter. Son regard s’éclaire, le sourire s’élargit : « Patron, s’il te plaît prends moi quelque chose. Je t’en prie ! » Je lui rappelle que je n’avais besoin de rien. Et d’un coup l’éclair disparaît, il fait mine de se renfrogner. Il est déçu. Je suis déçu de l’avoir déçu. Alors je veux me rattraper.

  • C’est quoi ton prénom ?
  • Mosé !

C’est la traduction éwé de Moïse. Ce jeune homme s’appelle Moïse. Pourtant la vie ne l’a pas sauvé des flots de la pauvreté.

Alors s’engage la discussion. Moïse est loquace. Il vend tous les jours à ce carrefour, voit passer toutes les voitures de Lomé. Il est le chef de l’ « équipe ». Les autres sont ses « petits » et c’est lui qui les protège. Moïse est fier et porte le menton haut. Il m’explique les mésaventures de la rue : les chauffards qui manquent de les écraser chaque jour, les chauffeurs indélicats qui repartent sans payer parce que le feu est passé au vert, les vendeurs plus âgés qui viennent périodiquement les chasser de leur emplacement. « Moi ça ne me fait pas peur, je suis habitué, c’est les petits qui courent ». Il n’a peur de rien Moïse, même de poser sa main sur le rebord de la vitre pour mieux me parler. Le soleil ne brûle pas Moïse, c’est lui qui éclaire la rue, cette rue. Moïse ne pleure pas la nuit, ce sont les larmes qui le supplient de les libérer. Il ne reçoit pas de coups pour avoir mal surveillé ses petits qui ont perdu de la marchandise. Non, c’est lui qui se sacrifie pour la meute.  Il ne porte pas de tenue délavée, Moïse est juste swagg dans des couleurs plus pâles. Moïse ne sourit pas, il rend juste hommage à la vie qui est si ingrate envers ce petit soldat.

Moïse est impressionnant par son vocabulaire mais bien plus par la force avec laquelle il lâche ses mots simples, la combativité qui brille dans son regard. Il parle un argot dont je ne saisis pas la moitié, ce que je comprends par contre c’est sa détermination à s’en sortir.  Je suis encore à l’écouter quand il m’interpelle brutalement : « Patron, si tu ne vas rien m’acheter, je ne veux pas perdre mon temps, laisse-moi partir. » Je souris, embarrassé. Je vous avais dit que Moïse avait de l’autorité. Il a juste honte de s’être un peu trop confié. Je mets la main à la poche et je sors un billet. Il vaut plus cher que la plupart des articles que Moïse vend mais pas suffisamment cher pour la leçon de vie que je viens de prendre en pleine poire. Il empoche le billet avec avidité et me propose de me donner quelque chose en échange, je refuse poliment d’un geste de la main. Et il disparaît de mon champ de vision aussi vite qu’il est apparu. Il ne dit pas merci, je m’en fiche.

Dans cette ville qui s’agrandit à vue d’œil, il y a cette classe moyenne émergente si encline à consommer, accumuler. Cette classe qui fait sa vie, Moïse n’en fera probablement jamais partie, je prie que le Ciel me démente. Moïse n’est pas pressé de vivre, il se bat juste pour survivre.

Moïse tient le serpent d’airain et le soleil mord moins fort sur les talons de ses petits camarades. De jour comme de nuit, il tient le bâton et son petit peuple le suit sans broncher. Il traverse le désert fièrement, de feu rouge en feu rouge sans jamais voir la terre que personne ne lui a jamais promise se profiler à l’horizon.

Je suis repassé quelques fois à ce carrefour depuis une dizaine de jours, je lève la tête, je fouille du regard. Je n’ai plus jamais revu Moïse.

Non, la vie n’a pas sauvé Moïse des eaux de la pauvreté. Mais Moïse m’a sauvé moi, des eaux de l’indifférence

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Moïse

16 réflexions sur “Moïse

  1. La vie ne nous a jamais choyé. À moi, elle a balancé pleins de revers. Quand la tempête semble se calmer et que pointe du nez le beau temps, un ouragan se déchaîne. C’est ça la vie. Cependant, il y en a qui ont eu plus de chance que d’autres et aujourd’hui, Dieu merci, j’en fais partie. En Moïse, je retrouve un passé pas si lointain. Vendeur à la sauvette, je n’ai point été mais se battre chaque jour que Dieu fait pour avoir de quoi « manger » au cours de la journée, je sais ce que c’est. Moïse, persévère, sois honnête envers toi-même et envers les autres ; continue de sourire à la vie, elle sera bien obligée de te le rendre et tout ceci ne sera pour toi que souvenir d’un jour mais souvenir de toujours. Garde la foi.

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  2. Merci de partager ton expérience avec nous et de nous rappeler à quel point on est chanceux,nous qui sommes si promptes à nous plaindre.que le Ciel entende tes prières à propos de Moïse et protège tous ces petits soldats de la rue.

    Aimé par 1 personne

  3. Rikaura dit :

    Depuiis un moment j attendais toujours le premier article dans lequel je me retrouverais et c est fait. Comme moise ne l’a pas fait peut etre pas ignorance malgré que tu ne le reclamme pas non plus je te dis merci pour ce geste pose a son égard .

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  4. Tpirakc dit :

    Après lecture de certains
    textes ou même en pleine
    lecture, il y a des larmes qui demandent seulement qu’on cligne pour qu’elles sortent et en grande quantité. Que le ciel nous sauve plus de l’indifférence que de la misère des autres.
    Merci pour la qualité et
    surtout l’émotion partagée.

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  5. Toujours cette magnifique écriture ! Et cette formule que j’eusse aimé trouver : « Le soleil ne brûle pas Moïse, c’est lui qui éclaire la rue, cette rue. Moïse ne pleure pas la nuit, ce sont les larmes qui le supplient de les libérer. »

    Belle leçon de vie, en effet !

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    1. Quand j’ai des grandes blogueuses comme toi qui prennent le temps de mettre un commentaire sur le mien… Je fais des sauts de cabri dans ma tête tellement je suis content 🙂 Merci beaucoup !

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  6. Amah dit :

    Bon sang, chaque fois que je lis cet article…j’en ai les larmes aux yeux. Et Dieu m’en soit témoin, sa me donne des frissons. Yann, c’est probablement le meilleur article que tu as pu écrire…

    Aimé par 1 personne

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